Matrix

 

De quoi parle Matrix ? De réalité virtuelle ? Bon il faudrait s’entendre exactement sur le sens de ces 2 mots mais si par là on pense projection dans un monde recomposé par ordinateur, la réponse est clairement non. Matrix ne cherche nullement à imaginer vers où vont nous acheminer les progrès  de l’informatique. Il ne s’agit pas d’un film d’anticipation.

 

Matrix nous confronte-t-il à l’antique question de savoir si le monde qui nous entoure est une illusion ? Là encore non. Cette question qui a alimenté tant de conversations de café ou de bistrots – auxquelles j’ai, comme tout le monde, contribué – est distrayante, comme une énigme à résoudre, mais reste profondément futile et n’est prise au sérieux par qui que ce soit. On ne s’interroge pas tant sur l’authenticité de notre monde qu’on se plait à ne pouvoir réfuter l’hypothèse de son éventuel non-existence.

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En fait Matrix derrière sa ribambelle de gadgets hi-tech et d’action effrénée, ne nous pose aucune question particulière. En amont, il n’y a pas une question mais un fantasme. Celui de l’élu. Keanu Reeves joue un informaticien ordinaire du nom de Anderson qui apprend qu’il est destiné à libérer l’humanité. Toute personne, aussi rationnelle soit-elle, a éprouvé le sentiment d’être exceptionnel, et sans aller jusqu’à s’imaginer sauver le monde, qui n’est que la mesure hollywoodienne de la chose, d’avoir quelque chose à faire en ce bas-monde. Qu’on croit au destin ou en son potentiel, peu importe – les Wacho, c’est évident, croient profondément au destin – une énergie irrationnelle porte toute individu. Et que notre raison nous donne la certitude de n’être qu’un homo sapiens comme les autres, voué à passer son chemin sans laisser de traces, n’empêche pas l’idée du destin d’exercer sur notre esprit un attrait irrésistible. On la refoule mais elle est là, enfouie quelque part, au côté de la peur du noir et de la croyance au Père Noël. C’est une des fonctions du cinéma que de ranimer notre part d’irrationnel.

 

Il y a peu de chemin à parcourir du sentiment d’être différent des autres à celui de voir la matrix. Que veut dire voir la matrix ? C’est voir le réel derrière l’apparence du réel. Les choses telles qu’elles sont vraiment.

Nous avons tous un rapport secret et profond avec notre conscience. C’est la part d’insondable de chacun. C’est par le biais de cette étrange conversation de soi avec soi qu’on prend conscience du monde qui nous entoure. Et sans doute parce qu’il est impossible de surprendre ce dialogue mystérieux et intime chez les autres qu’ils peuvent donner l’impression d’être aliénés, comme prisonniers de leur rôle. Qui n’a eu l’impression au contact des grandes foules de voir, comme dans les films de Godfrey Reggio, l’humanité comme une vaste fourmilière super active. Ne pas le voir c’est être la fourmi, le voir c’est être libre. Neo / Anderson voit la fourmilière, bref, la matrix. A lui de découvrir la véritable condition de l’Homme, et, ce faisant, de le libérer de son illusion.

En continuant à tirer le fil de la pelote de laine, on s’étonne pas de découvrir que l’humanité est asservie : puisque il a vu qu’elle n’était pas libre, qu’elle était prisonnière d’une illusion, qu’aurait-elle pu être d’autre ? L’idée des robots en vaut une autre, mais, à nouveau, puisque l’Homme est dupé par un programme neuro-informatique, il y a une logique à ce que Son maître soit une machine plus qu’un extra-terrestre ou quoi que ce soit d’autre.

 

Tout ensuite dans le film concourt à ce que Neo réalise son destin quitte, au passage, à ce que les dialogues se noient un peu sous un langage tautologique un brin fatiguant à base de « tu es qui tu es », « tu dois réaliser ce que tu dois réaliser » etc… Le langage du destin, pour paradoxal que ça puisse paraître, a toujours été un mélange d’inéluctabilité et de proactivité. Il s’agit d’accomplir quelque chose qui est préécrit. On pourrait en déduire que la notion de mérite disparait ; si on veut ; mais ça n’est pas ce qui importe, accomplir son destin c’est rétablir une harmonie, c’est être enfin soi. L’idée qu’on est fait pour quelque chose est bien plus rassurante que celle qui veut que pour être dépasser sa condition il faut se battre de toutes ses forces et, en quelque sorte, justement, lutter contre le destin.

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Je ne vais pas plus m’étendre sur le destin. Je crois seulement que le succès du film, plus qu’à d’obscures spéculations philosophiques, tient à 2 choses : l’exploitation d’un fantasme profondément ancré en chacun de nous. Etre différent des autres, voir le réel, avoir quelque chose à accomplir. Et un habillage ultra-moderne : toute la panoplie de références à la réalité virtuelle, au codage, au hacking, etc…

La thématique centrale du film, du reste, compte parmi les plus récurrentes du cinéma. Bien souvent le talent ne consiste en rien de plus que donner un coup de jeune à des vieilles idées.

 

Quant au ratage des 2 films qui ont suivis il s’explique en partie par le fait que les Wacho ont perdu l’instinct qui les avait naturellement guidés dans l’écriture 1er. En somme, ils ont rationnalisé au lieu de se laisser porter. S’ils avaient gardé la même logique instinctive ils n’auraient sans doute pas inventé Zion, Terre Promise qui, comme toute Terre Promise, échappe toujours. Les idées, de naturelles dans le 1er, semblent laborieuses dans les 2 suivants.

 

Plutôt qu’imaginer Matrix comme une somme d’idées disparates, je préfère le concevoir comme une suite logique d’idées : celle de l’élu, qui me parait  être la plus essentielle du film, entraine celle de la réalité virtuelle qui n’en est donc que la conséquence logique. C’est parce que Neo se sent unique en son genre que tous les autres lui semblent identiques, c’est parce qu’il a un sentiment accru de sa conscience que les autres lui semblent être des automates sans âme. Le reste ça n’est guère plus que des astuces de scénaristes.

 

Le cinéma matérialise des fantasmes plus qu’il n’apporte une réflexion sur le monde.

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