L’Exorciste

 

A la fin de l’Exorciste on a le sentiment qu’un déchaînement de folie et de violence s’est abattue sur une petite fille sans qu’on puisse dire pourquoi. Ca semble incompréhensible et injuste. Pourquoi elle ? Les épreuves dans le cinéma hollywoodien ont généralement une valeur initiatique. Dans ce film c’est un portail qui s’est ouvert sur l’autre monde, qui a happé une fille de 13 ans, et qui s’est refermé dans le silence. 3 personnes y laissent leur vie.

 

Cette fin en demi-teinte a été, comme on sait,  la cause d’un long conflit entre William Friedkin, et William Peter Blatty, respectivement réalisateur et scénariste du film. Pour Blatty qui est croyant, c’est un film sur le doute dont le but est de raffermir la foi. Il fallait qu’on pense que ni le sacrifice du prêtre ni la possession de la fille n’ont été vains. Friedkin, quant à lui, a une position plus ambiguë ; son but n’est ni de prêcher à la paroisse de Dieu ni à celle de la Raison ; j’ai toujours pensé pour ma part que la notoriété qu’il avait acquise grâce à French Connection lui avait commandé de faire une fin équivoque ; c’était sa marque de fabrique. Question de style plus que de désaccord religieux.

 

Cette opposition des 2 William s’est terminée avec la version de 2001. Friedkin a consenti, après presque 30 ans, à remonter le film comme Blatty le voulait. Les changements apportés n’effacent pas cependant toute son ambivalence. La question reste : pourquoi une innocente petite fille de la banlieue de Washington ?



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Je me souviens que mon professeur de mise en scène défendait l’idée qu’il s’agissait d’un cas d’hystérie. A un des étudiants qui lui suggéra que c’était un film clairement fantastique prenant l’exemple de la tête qui tourne, il lui répondit que ça n’était qu’un artifice de mise en scène. Du pur spectacle, il ne fallait pas se laisser abuser par ça. Je veux bien le suivre là-dessus. Même s’il est impossible de dévisser la tête à 180° sans se rompre les cervicales, le but de cette scène n’est pas d’attester les pouvoirs surnaturels de la fillette mais de rappeler les circonstances macabres dans lesquelles on a retrouvé le cadavre de Burke Dennings, l’amant supposé de la mère de Regan. « Tu sais ce qu’a fait ta pute de fille ! » crache-t-elle à sa mère avant que sa tête ne se retourne complètement. Les soupçons que Chris MacNeil commençaient à porter sur sa fille se confirment de manière horrible.

Dans la même mesure qu’une scène de chanson dans une comédie musicale se situe dans un espace-temps différent de la narration, et ne demande pas à ce qu’on en examine la vraisemblance, les manifestations surnaturelles de l’Exorciste peuvent n’être que des effets spectaculaires dont le but est plus d’impressionner que d’assurer le spectateur que la fillette est bien possédée et pas seulement malade.

La tête qui tourne comme la lévitation peuvent laisser planer le doute. De ce point de vue L’exorciste est un faux film fantastique.

Là par contre où je ne suis plus mon ancien prof de mise en scène c’est que toute la structure narrative du film dans tend à confirmer, et précisément dans ce qu’elle a de réaliste, l’authenticité du cas de possession. Regan est consultée tour à tour par des médecins, neurologues, psychiatres – dans cet ordre – pour enfin échouer dans les mains de 2 prêtes catholiques.  Les examens qu’elle subit sont longs, pénibles, vains. William Peter Blatty qui a imaginé ces scènes se force à épuiser toutes les pistes, à rendre compte de tous les tests possibles, pour qu’il ne reste plus que l’inexplicable. Dans le roman il renforce encore plus les fausses pistes en mettant notamment dans les mains de Regan un livre sur les possessions démoniaques. C’est finalement Friedkin, l’incroyant, qui limitera la frénésie de Blatty pour les hypothèses  psycho-vraisemblables. Il y a un moment où il faut trancher. Friedkin est plus prompt à se jeter dans le surnaturel parce qu’il n’y croit pas.

 

Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui ressort de l’Exorciste c’est qu’il y a dans le monde des ténèbres épaisses et silencieuses. De fait ça n’est pas tant une histoire de possession que d’une irruption de ces ténèbres dans notre quotidien.

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Le film s’ouvre en Irak. Ce long prologue brillamment mis en scène mais qui n’a presque aucune attache narrative avec le reste de l’histoire – on le couperait aujourd’hui si le film devait être refait – a suscité beaucoup d’interrogations. Ce que montre Friedkin c’est une terre lointaine, différente. Le père Merrin, archétype parfait de l’occidental, joué par le suédois Max Von Sidow, y est radicalement étranger ; l’asphyxie le guette. C’est un prêtre dans un moyen-âge arabe. Il y a là 2 civilisations hermétiques. Je laisse à d’autres le soin d’apprécier les éventuels préjugés culturels de cette représentation, cette question pour ma part ne m’intéresse pas. A la fin de la séquence il se tient face à la statue de Pazzuzu ; chacun d’un côté de l’image, on croirait 2 piliers ; l’un de la civilisation chrétienne, l’autre du paganisme. D’un point de vue strictement anthropologique il n’y a rien d’extraordinaire dans Pazzuzu : c’est une divinité zoomorphe ithyphallique comme il en regorge dans les cultures primitives. On ne peut même pas dire qu’il soit hostile. En faire un démon effrayant, avide et obscène, c’est le christianiser en quelque sorte. Mais il n’est fondamentalement rien de tout ça.

Merrin qui conduit des fouilles archéologiques voit dans les strates géologiques les vestiges de la remontée à tâtons de Lucifer vers son Dieu  ( l’expression est de Blatty). Il creuse dans le temps et se rapproche du Diable. Pour lui il y a le temps païen, celui où les hommes se prosternaient devant des phallus et vénéraient les bêtes. Et puis il y a le temps du Christ. Merrin, contrairement à Karras, n’est pas un homme de doute. Quand ce dernier propose juste avant l’exorcisme de lui présenter les différentes personnalités qui se sont manifestés chez Regan, Merrin l’interrompt et lui répond « il n’y en a qu’une. »

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Il y a quelque chose de foncièrement angoissée dans cette vision qui fait du christianisme un rempart à la folie et à l’idolâtrie. William Peter Blatty me fait un peu penser à Lovecraft, ce sont des âmes inquiètes, le genre de personnes qui ont peur en regardant les étoiles. Il s’imagine l’humanité, fragile, extirpée par le Christ de je ne sais quel abyme et toujours sur le point d’y retomber.

Georgetown, dans la banlieue de Washington, est un îlot protégé, une enclave paisible, loin de la folie des temps anciens. Et pourtant, comme si une brèche temporelle s’ouvrait, la dépravation atavique des hommes refait surface subitement et frappe une fillette. Regan grogne, se contorsionne, s’avilit, et blasphème ; le blasphème ne se manifeste pas seulement par le fait qu’elle souille les icônes religieuses, la statue de la Vierge qu’elle affuble de seins et d’un sexe faits en argile ou en excréments, ( dans le roman elle est peinturlurée comme une prostituée ) c’est avant tout une profanation du sacré pris au sens le plus général du terme.

Ainsi qu’elle s’introduise un crucifix en hurlant « Jésus te baise ! » ou qu’elle crache à Karras « ta mère suce des bites en enfer ! », elle profane, là son corps, là, le deuil du prêtre.

 

Dans une courte scène coupée du montage original par Friedkin et remise à l’insistance de Blatty, Karras demande à Merrin le sens de la possession.

«  – Pourquoi cette fille ? Ca n’a pas de sens.

  • Je pense que l’objectif recherché est de nous amener au désespoir, à rejeter notre propre humanité, à nous voir en fin de compte comme des bêtes, viles et puantes, sans dignité, hideuses, méprisables. » lui répond-il.

Le but du démon est de désespérer l’Homme de Dieu, lui montrer qu’il n’est pas à Son image.

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Chris à la fin du roman dit au père Dyer qui lui demande son opinion sur ce qu’il s’est passé : « eh bien, comme vous dites, je suis une non-croyante. Je le suis toujours en ce qui concerne l’existence de Dieu. Mais quand il s’agit du Diable, eh bien c’est différent. Ca, oui je peux y croire. J’y crois en fait. »

Je coupe la réponse du prêtre. William Friedkin, en bon pragmatique, a fait de même. Alors que Chris s’apprête à quitter la ville avec sa fille, désormais guérie – ou exorcisée comme on voudra – elle voit une dernière fois Dyer et lui donne le rosaire de Karras. Elle part et préfère laisser derrière l’épouvante dans tout son absurde mystère. Les ténèbres sont réelles, le reste n’est qu’un mensonge ou une vue de l’esprit.

Dans la version remontée de Blatty, Dyer insiste pour qu’elle garde le rosaire. Elle l’accepte et s’en va ainsi avec un bout de religion.

 

William Friedkin a expurgé le scénario de William Peter Blatty de sa morale religieuse, peut-être plus par souci de sa réputation que par désaccord fondamental. (Sa position initiale était de dire qu’il n’était pas nécessaire de rendre plus explicite la fin.) Et c’est sans doute parce que lui-même était plutôt neutre sur la question qu’il a finalement accepté de revoir le montage. Mais peu importe la raison. C’est une amputation morale qui porte sur un film dont le sujet était le doute et la foi et c’est de là qu’il tire sa plus grande force.

 

Karras est sans conteste le personnage le plus intéressant du film. Psychiatre de formation il écoute ses frères jésuites qui viennent s’épancher sur leurs doutes, quand lui-même passe par une profonde crise spirituelle. Il a le sentiment d’être un imposteur. Loin de sa mère qui est seule et souffrante, il se demande ce qui vaut mieux du réconfort spirituel qu’il lui apporte via ses prières ou de sa présence physique à ses côtés. En fait à cette question il sait la réponse et c’est bien ça qui le mine. Après que son oncle ait placée celle-ci dans un établissement de fin de vie misérable, un asile peut-être, il s’emporte lui demandant s’il n’aurait pas pu trouver mieux. Qui a les moyens ? lui répond-il.  « Tu sais l’ironie, si tu n’étais pas prêtre tu serais un psychiatre célèbre, tu aurais eu un cabinet sur Park Avenue, et ta mère vivrait dans le luxe au lieu d’être là. »

Le coup de grâce est porté au curé. Quand il rend visite pour la dernière fois à sa mère son col romain est à moitié défait ; arrivé à elle, elle le repousse ( « pourquoi m’as-tu fait ça Dimmy ? ») et finit de le lui arracher totalement.

William Peter Blatty voulait qu’il retrouve la grâce en sauvant une fillette, William Friedkin décidera que non.

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