La Traversée de Paris, entre Charybde et Scylla

 

J’ai découvert récemment La Traversée de Paris, classique de Claude Autant-Lara, avec Bourvil et Gabin. Je voyais déjà le film inoffensif qui reprend le bon vieux mythe du résistant malgré lui. Rien du tout, c’est avec surprise que je découvre un film à la morale ambiguë. Ce qui gêne en particulier c’est le sentiment d’une superposition entre le spectacle populaire – que la présence des 2 acteurs principaux suscite spontanément – et de quelque chose d’autre, de souterrain, de difficilement cernable, que chercherait à communiquer le réalisateur.  Comme une insinuation venimeuse dans une grosse pochade.

 

De ce point de vue, je crois que le film souffre de son casting. Martin, joué par Bourvil, est un pleutre avec des idées de snobisme, qui râle, bouffonne, bref, Bourvil dans son rôle. Grandgil joué par Gabin échappe un peu plus ; il est tout à la fois mauvais, obsédé par la délation, mais en même temps porte la bonhomie de Gabin. Il faudrait qu’on retire Bourvil à Martin et Gabin à Grandgil pour qu’on dégage le film du sable mouvant dans lequel il se trouve. On aurait plus de contraste, plus de matière, au lieu de ces portraits trop rapidement identifiables.

traversée02

Au début du film, Jambier, joué par De Funès, confie à Martin et Grandgil un cochon bien découpé qu’ils ont pour mission de transbahuter de la rue Poliveau au Sud de Paris à Montmartre au Nord. La scène est connue. Grandgil refuse le salaire de misère qu’on lui offre (450F ; on verra plus tard les 2 acolytes commander un verre de blanc à 20 F pour avoir une idée de l’ordre de grandeur )  et claironne : « Jambier, 45 rue Poliveau, pour moi ce sera 2000 francs ! ». En face de lui, De Funès, autre caricature, cabotine, tique des yeux, proteste. Comme à un spectacle de marionnettes où on reconnait automatiquement les personnages sans qu’il soit nécessaire de dire quoique ce soit de leur personnalité, le trio ici apparaît avec une transparence dangereuse. Louis de Funès fait l’avare, sec et irascible, qu’on a envie de voir volé. C’est son rôle. Plus il peste, plus c’est bien fait pour lui. Mais l’embarras là-dedans c’est que Gabin fait chanter De Funès en le menaçant d’ameuter la police de Vichy. C’est en ça que ce casting trop transparent dissimule en fait une situation qui elle, est trouble. Plus tôt Grandgil confond Martin qui se croit anonyme en lui donnant son nom. Il le tient. Bourvil lève le nez et passe de la malice à l’ahurissement en 2-2. On sourit.

Mais le pire c’est la scène où, alors que les 2 comparses sont accoudés au zinc d’un café, Gabin crache tout son mépris au gargotier et à sa femme. A l’arrière, il y a une blanchisseuse qui étend des draps. Grandgil d’un geste brusque tire le drap qui dissimulait son corps et dévoile l’étoile jaune cousue sur son vêtement. C’est comme s’il la dénudait et montrait un abcès sur son corps ; la pauvre fille plonge le regard vers le bas. « Et vous employez des juifs, je sais pas ce qui me retient de vous dénoncer. » crache-t-il à la face du tenancier. Et puis, toujours ce goût du matricule, ce réflexe de gestapiste, il lui demande de décliner son identité : nom, date de naissance, etc… Tremblant comme une feuille, l’homme s’exécute.

Puis Grandgil quitte le lieu non sans lâcher à l’attention des quelques clients qui lorgnaient sur ses valises « salauds de pauvre. » Réplique culte parait-il. Martin / Bourvil trottine derrière Grandgil / Gabin et lui reproche son emportement « salauds de pauvre, c’est quand même pas leur faute s’ils sont pauvres. »  Quel est le point de vue de Claude Autant-Lara ? Que Bourvil, finalement, malgré sa veulerie, est un type honnête qui vient s’opposer à la férocité de son compagnon de route ou que, justement, il manifeste une fois de plus sa lâcheté, son manque de poigne, en prenant la défense de gens pour qui ça n’est jamais la faute ? On a du mal à dire. Malheureusement, Bourvil qui tire son personnage vers le ridicule, et Gabin qui tire le sien vers le bon sens, fait pencher l’interprétation du mauvais côté. 2 visages inconnus auraient mieux permis de saisir la méchanceté de l’un et l’honnêteté de l’autre. Mais, là encore, le problème vient de ce que Gabin et Bourvil n’endossent pas tant un rôle qu’ils déplacent leur même rôle dans autant de situations différentes, (ou de films différents) Ca n’est pas eux qui s’effacent derrière le rôle, c’est le rôle qui s’efface derrière eux.

 

Le personnage de Gabin est à chaque séquence toujours plus désagréable. On finit par découvrir que c’est un peintre qui gagne bien sa vie et que c’est par distraction qu’il s’est amusé à jouer au trafiquant de marché noir. Ceci pour achever de brosser le personnage. Dans la nouvelle de Marcel Aymé, Martin, écœuré du dilettantisme de son partenaire, lui met un coup de couteau à ce moment.

« Ordure, je comprends maintenant. Tu t’es foutu de moi. Je t’ai pris pour un miteux, j’ai voulu t’aider et toi tu te marrais en douce en pensant à ton compte en banque. (…) Monsieur voulait se payer un coup de Paris la nuit. (…) Moi je gagne mon bifteck, j’ai du mal. Tu t’es roulé dans mon travail, tu as tout fait pour me faire griller. »

Mais le film se prolonge. Les 2 promeneurs de jambon sont arrêtés par la police. Ils sont conduits à la Kommandantur. Martin sera bon pour le Service Travail Obligatoire – on le voit embarqué avec souteneurs et autres parasites de la société comme si sa situation, chauffeur de taxi au chômage, le mettait dans un rapport d’équivalence – quand Grandgil, le peintre, bénéficiera de la clémence des allemands. C’est la fin de leur duo. Ils se recroisent une dernière fois à la Libération pour l’épilogue. Martin est devenu bagagiste pour la SNCF et Grandgil, passager, jouit de sa liberté. Ils se revoient comme de 2 bons amis. Grandgil lui lance « toujours dans les valises ? » et Martin répond, un peu béta, les bras encombrés : « Toujours. Les valises des autres. » The end.

Dans cette fin, encore une fois, les 2 acteurs sont pleinement réinvestis dans leur rôle, Bourvil en éternel larbin, Gabin, en bon homme du peuple avec sa franchise et son allant, si tant est qu’on voit la belle amitié et que le caractère équivoque de la scène nous échappe. Comment ça « toujours dans les valises ? » C’est l’antisémite dans les bons papiers des allemands qui s’en tirent à bon compte, et l’autre qui est rabaissé à n’être toujours qu’au service des autres ? Il faut que Claude Autant-Lara ait une sacrée dose de cynisme.

traversée01

Le film est adapté d’une nouvelle* de Marcel Aymé donc. Elle est racontée du point de vue de Martin ; c’est à peu près le même personnage que dans le film ; un type moyen, à la fois fasciné et agacé par l’audace de son compagnon de route, qui a ses lâchetés mais qui a aussi ses principes ; mais là où il diverge, c’est qu’il n’est à aucun moment ni drôle ni bouffon. Et c’est essentiel. Parce que c’est la bouffonnerie de Bourvil qui légitime aux yeux du spectateur toutes ses tuiles, comme c’est sa bouffonnerie qui interdit que jamais on ne puisse prendre son sort au sérieux. Quant à Grandgil si le personnage aussi semble le même, au sens où son comportement est à peu près identique, il est impénétrable, là où Gabin, à l’inverse, affiche sa franchise dans chaque expression de son visage et de son corps. Je ne dis pas que la nouvelle de Marcel Aymé ne prête pas à des interprétations diverses mais au moins elle ne trompe pas sur le comportement abject de Grandgil.

 

Reste à savoir maintenant le point de vue d’Autant-Lara. J’ai pensé qu’il avait peut-être voulu dénoncer les profiteurs de guerre. Ca expliquerait (partiellement) l’attitude de Grandgil vis-à-vis de Jambier. Je dis partiellement parce que je ne vois pas beaucoup de crime qui mérite la police de Vichy. Quoiqu’il en soit, avant d’entrer dans la cave pleine à ras-bord de denrées alimentaires de Jambier, on voit une commerçante fermer boutique et expliquer aux gens en file d’attente devant son magasin qu’elle n’a plus rien. Ici les honnêtes gens crèvent la dalle, là d’autres stockent illégalement et revendent au prix fort. A qui ? A un gros bourgeois qui a déjà un veau entier pendu dans sa cave et qui, comme s’il n’avait pas assez de viande, va rajouter un cochon à sa réserve. En fait c’est comme si la convoitise pour le cochon de Grandgil et Martin était en soi un réquisitoire. Il y a le gros bourgeois, les salauds de pauvre, ou encore, une femme qui, voyant les 2 compères en vadrouille nocturne, les prend pour des résistants : découvrant que ce ne sont que de simples contrebandiers de charcuterie, elle n’en déchante pas moins et fait part de son intérêt pour le cochon. Même les résistants mangent de pain-là, croit-on entendre… La métaphore entre l’animal et l’homme est, du reste, dite de manière explicite : « il y a un cochon en chaque homme » jette Gabin avec sa manière de parler dans laquelle on croit entendre toute la proverbiale sagesse populaire.

 

Le cochon pointe du doigt les lâches. Sans doute encore, pour cette raison, Gabin finit par rendre à Martin l’argent qu’il a extorqué à Jambier, de l’argent sale dont il ne veut pas. Ou encore pour ça qu’il préfère donner le jambon à des chiens. Mieux vaut les chiens que les gros bourgeois et les résistants. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’on est en eaux troubles. Ce sera finalement les allemands qui récupéreront le jambon ; Grandgil en éprouvera comme un sentiment de justice. C’était un produit de contrebande, il est finalement saisi par qui de droit.

traversée03

Cette interprétation s’impose à moi et, je dois dire, malgré moi. Si on pense à ce qu’a été le marché noir pendant la Guerre, qu’il a alimenté les cantines ministérielles, qu’il a permis à des truands et de rançonneurs de se faire des fortunes en refourguant des marchandises volées ou acquises à vil prix aux nombreux bureaux d’achats allemands, on peut penser que le deal de gré à gré d’un peu de charcuterie est pour le moins insignifiant. Le 15 de la rue Poliveau n’est pas le 93 de la rue Lauriston, où une bande d’assassins protégée par la Gestapo profitait de fausses opérations de perquisition pour piller d’honnêtes gens et revendre au noir le fruit de leur rapine.

Il faut chercher ailleurs. Claude Autant-Lara, pour des raisons qui sont les siennes, a peut-être voulu, dans le climat de l’après-Libération où l’on a fait le tri des collabos et des résistants, où l’on a condamné selon la gravité des faits à l’indignité nationale ou à la guillotine les partisans de Vichy,– Marcel Aymé essaiera de sauver, en vain, Robert Brasillach de la peine capitale –pointer du doigt ceux que l’Epuration avait épargnés.

D’où le simple cochon. Autant-Lara n’accuse pas les Szkolnikoff et autres pontes de la contrebande qui, au lendemain de la Guerre, furent unanimement conspués, mais les petits receleurs, les criminels à la petite semaine qui sortirent indemnes des années noires. Si c’est le cas on peut vraiment se demander d’où lui est venu ce désir de règlement de compte un peu rance. Mais quoiqu’il en soit, rien ne justifie le comportement de Grandgil / Gabin, rien ne pourrait expliquer qu’il jette la viande aux chiens, qu’il profère des accusations antisémites, qu’il laisse son camarade être embarqué par les allemands.

 

Je veux bien concevoir que la production du film, pour des raisons commerciales, ait refusé le final meurtrier de la nouvelle de Marcel Aymé. Bourvil / Gabin, règlement de compte au couteau, ça ne passe pas, ok. Mais alors il fallait corriger Grandgil, se contenter de l’équipée nocturne, avec ses péripéties, son amitié nouée par le destin, et renoncer au faux peintre qui s’amuse à jouer le salaud.

 

En l’état on ne sait pas trop à quelle sauce nous cuisine Claude Autant-Lara.

 

 

  • Le Vin de Paris, 1947.

 

 

 

 

 

 

 

 

written by

The author didn‘t add any Information to his profile yet.

Leave a Reply

Want to join the discussion?
Feel free to contribute!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

/**