Crimson Peak

Guillermo Del Toro passe pour être un amoureux du fantastique. Il jouit d’une excellente réputation que les échecs artistiques de quelques-uns de ses films, dans son cas au moins les 3 derniers, n’écornent pas. On continue par être curieux de la suite de sa carrière, de le voir associer à tel ou tel projet.

Del Toro, comme beaucoup de passionnés de genre, s’attache avant tout aux images. Son film c’est comme une collection de vignettes, de tableaux auxquels il souhaiterait donner vie. On peut imaginer qu’il regarde une huile de Friedrich et qu’il se dise « tiens j’en ferais bien un film ». Ca n’est pas un hasard d’ailleurs qu’il utilise le procédé qui consiste à montrer une gravure d’époque et la faire passer de l’inanité à la vie. Del Toro filme des décors, des costumes, d’abord pour eux-mêmes.

Ce serait facile de dire que la photo est magnifique, les costumes somptueux, les décors renversants. On est dans le costume d’époque, le froufrou et le satin, les couleurs sont or, émeraude et rubis, tout ça est joli, incontestablement, mais c’est très tape-à-l’œil. On manque d’asphyxier.

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Quelle place au scénario dans ce festival de couleurs chatoyantes et de contrastes ciselés ? C’est là que ça pèche. L’histoire, il en faut bien une, mais c’est ce qui l’embarrasse ; c’est le passage obligé dont il se dispenserait bien. Ce qui l’intéresse, je le répète, ce sont les images.

J’en donne quand même les brefs contours : un aristocrate anglais vient en Amérique chercher un soutien économique pour l’exploitation d’une mine d’argile dont il est propriétaire. Il écope d’un refus mais rentre malgré tout chez lui avec la fille du financier qu’il était venu solliciter.

Bien sûr l’aristocrate est un type pas net, de même que sa sœur, qui vit avec lui dans le manoir familial. Celui-ci – qui donne au film son titre – fait l’objet de toute l’attention du cinéaste. C’est une bâtisse impossible, au plafond crevé d’où s’écoulent les feuilles d’automne puis la neige d’hiver, et qui repose sur une mélasse rouge – le fameux argile – qui l’engloutit inexorablement.

On visite les salles les unes après les autres, toutes plus étranges, typées ; c’est Poudlard, Castlevania, le manoir hanté de Disney Land. Chaque pièce à ses curiosités, ses apparitions, ses spectres.

 L’aspect horrifique du film est relégué à l’arrière-plan ; Del Toro ne cherche pas le film qui fait peur il veut le romantisme baroque. Dans la même mesure que la maison est d’abord symbolique avant d’être réaliste, les personnages sont d’abord des archétypes – ce dont ils ont pleinement conscience. Dans une scène Jessica Chastain dresse un portrait d’elle-même pendant qu’elle s’accompagne au piano ; les mots qu’elle emploie pourraient être ceux de la fiche bristol que la plupart des scénaristes rédigent pour résumer leurs personnages. Les personnages ne sont pas incarnés, ils vivent dans la conscience d’être des personnages.

Tom Hiddelston est le plus insupportable de tous. (En ça, il creuse le sillon commencé avec Avengers où il joue Loki ) Del Toro le voudrait tragique, il le fait mou. Ce qui est autre chose. La grandeur d’un personnage tragique est proportionnelle à l’énergie qu’il déploie pour lutter contre son destin. Hiddelston est passif, se laisse balloter par les évènements, n’oppose aucune résistance. On n’a aucune envie s’émouvoir de son sort. Eventuellement de le voir se noyer dans sa gadoue cramoisie.

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Comme on a pu reprocher à l’Homme des Vallées Perdues d’être un western qui a conscience d’être un western – ou l’admirer pour ces mêmes raisons – et qui en surjoue les symboles, Crimson Peak verse dans les mêmes travers. Ca aurait pu être un film gothique, simplement parce que les éléments qui le composent appartiennent à ce genre, mais il y a comme une couche supplémentaire, un coefficient multiplicateur.

Tout, des personnages aux décors, est dédoublé de son symbole. Ainsi le manoir, c’est le manoir gothique plus la conscience du manoir gothique. Dans ce « plus » il y a des corridors, des arcs-boutants, des voutes, des ogives, des gargouilles qui se rajoutent. Il en résulte un récit profondément désincarné. Ca n’est plus les idées qui prennent forme, ce sont les formes qui retournent aux idées.

 

Si le film est, pour dire les choses clairement, très ennuyeux, la réputation de Del Toro ne s’en trouvera nullement ternie, tout au contraire.

 

 

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