Corps monstrueux, corps tragiques

Les tristes cirques ambulants qui offraient à la curiosité des gens le spectacle de soi-disant « monstres » ont certes disparu, repoussés non par la compassion humaine mais par l’effet conjugué du développement des sciences – qui ont transformé tous les fantasmes d’une zone vaporeuse où l’animal et l’homme se perdent l’un dans l’autre – en un catalogue de maladies et d’afflictions, et de la mondialisation, qui a permis à la connaissance de se propager complètement. La fausse caste des explorateurs qui récupéraient de leurs voyages à travers le monde autant de spécimens étranges sont redevenus ce qu’ils n’avaient jamais cessé d’être : des charlatans.

 

Le goût des monstres a-t-il, pour autant, été emporté dans le raz-de-marée de la raison ? Pas tellement. Hollywood se fera le continuateur de la tradition foraine et des mythes qui ont toujours accompagné les monstres. Les monstres au cinéma doivent essentiellement aux effets spéciaux et aux maquillages, certes, mais ceux d’hier, ces hommes et ces femmes, atteints de difformités et de fragilités, auxquels on prêtait vices et sorcelleries, sont encore employés et, pour le pire ou le meilleur, afin qu’ils se livrent aux mêmes facéties et perpétuent les mêmes fantasmes.  

Il faut préciser ici que les monstres furent longtemps perçus comme des présages le plus souvent d’ordre eschatologique – étymologiquement « monstre » renvoie à la manifestation d’un miracle – et que la réappropriation scientifique conjointement au développement des théories évolutionnistes, amena le monstre dans le domaine des caprices de la nature. Un mythe s’est substitué à un autre.

Javier Botet Nosferatu

Javier Botet en Nosferatu

Ainsi aujourd’hui, un homme comme Javier Botet, atteint du syndrome de Marfan, est régulièrement employé dans le cinéma d’horreur pour exposer sa silhouette squelettique ainsi que sa spectaculaire capacité à ployer ses articulations dans les tous les sens. On lui demande d’être sorcière ou démonesse, – souvent il joue des femmes – d’ajouter à l’effroi de son corps la croyance très bien corrélée à une malfaisance et des pouvoirs magiques. Dans l’épouvante globalisée disparaît l’infirmité.

Avant lui, Michael Berryman, a accepté de jouer, avec un mélange d’abnégation et de générosité, des psychopathes, abrutis par la violence et le désir sexuel. Il a, qu’il le veuille ou non, les traits de l’inceste. Comme si les catégories de Lombroso avaient encore cours, quelque chose dans son visage se prête naturellement à cette croyance. Le nom scientifique de sa maladie (syndrome de Christ-Siemens-Touraine) n’a pas entièrement conjuré l’associationnisme du corps et de l’esprit.

 

C’est donc le destin tragique des monstres : ne jamais échapper à leur monstruosité.

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Michael Berryman dans La Colline a des Yeux

Quand sa laideur ne le condamne pas à un rappel de croyances moyenâgeuses, il est risible. Double fardeau puisque le coté comique empêche la compassion. La misère n’en est que plus complète. Cet aspect a été particulièrement exploité dans le film Freaks ( Tod Browning, 1932)  que tous les grands sites encyclopédistes (allocine, wikipedia, imdb) classent cruellement parmi les films d’horreur ce qu’il est n’est aucunement.

Il raconte l’histoire d’un nain amoureux d’une femme « normale ». Celle-ci profite de son affection pour lui extorquer de l’argent. Ce nain, Harry Earles de son vrai nom, est un personnage miniature ; un homme réduit ; il est affublé d’un smoking, d’une coupe de cheveux proprette, fume des cigares, et a des manières de gentleman ; plus il se comporte comme tel, plus il est grotesque. Une séquence le montre hausser la voix – qu’il a très aigue – contre un groupe d’hommes qui font des allusions salaces sur la fille dont il est amoureux. Les hommes éclatent de rire parce qu’il n’a aucune autorité, le spectateur sourit parce qu’il semble singer l’attitude d’un gentleman qui défend l’honneur de sa belle. Plus il est sérieux et plus il est ridicule. Tous les monstres de Freaks ont un côté risible que Tod Browning exploite. Une femme sans bras se sert élégamment de ses pieds pour manger – ici ce qu’il faut noter ça n’est pas tant l’usage de substitution des pieds que les manières distinguées que la femme semble vouloir adopter – 2 sœurs siamoises courtisent chacune un homme et font mine de s’ignorer l’une, l’autre, etc…  Tous ces êtres sont condamnés au ridicule. Plus ils aspirent à la respectabilité et la normalité, plus ils apparaissent grotesques.

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Olga Baclanova et Harry Earles dans Freaks

Hugo, grand auteur de romans à monstres s’il en est, l’avait bien compris. Quasimodo, à sa 1ère apparition, prend part à un concours de grimaces où chacun des participants présente à son tour son visage à travers une lucarne. Quand la foule hilare s’aperçoit que sa grimace est en fait son visage, c’est l’admiration. Consécration cruelle de la laideur dans cette scène célèbre où il est fait pape des fous. Il en sera de même de Gwynplaine condamné à arborer un sourire permanent qu’il soit effectivement gai ou qu’il souffre.

Bergson en fera la théorie dans son essai sur le rire. « Une expression comique du visage est celle qui ne promet rien de plus que ce qu’elle donne. C’est une grimace unique et définitive.(…) Il y a des visages qui paraissent occupés à pleurer sans cesse, d’autres à rire ou à siffler, d’autres à souffler éternellement dans une trompette imaginaire. Ce sont les plus comiques de tous les visages. »

La plupart des monstres de foire feront les frais de ce rapprochement de leur pathétique physionomie et de leur identité supposée. On demandera, par exemple, à l’homme-poulet d’imiter la volaille.

 

Outre le cas de Javier Botet, c’est dans Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013), dernièrement que toute la tragique condition du monstre s’est manifestée. Adam Pearson est atteint d’une neurofibromatose, maladie qui se caractérise par l’apparition de tumeurs non cancéreuses.  Une scène montre Scarlett Johansson lui passer la main sur le visage ; toucher de mort et de grâce. Le temps s’arrête. La cruauté tient à ce que ce contact n’est possible que parce que Johansson joue une extra-terrestre. Ainsi est définitivement exclu du registre des probabilités le rapprochement d’une telle beauté avec une telle laideur. Si elle lui accorde un regard, un contact, c’est forcément qu’elle est extra-terrestre, pourrait-on dire. Cette cruauté est doublée du fait que Scarlett Johansson a finalement vraiment touché la peau d’Adam Pearson pour le tournage du film. Et, à nouveau, ce contact n’a été possible que parce que Johansson est une comédienne ; elle joue un rôle. Les mots qu’elle prononce sont faux, ses gestes dictés par la nécessité du tournage.

 

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Adam Pearson et Scarlett Johansson dans Under the Skin

 

Bien sûr l’emploi du terme « monstre » pour parler de maladies génétiques, manifeste en soi le glissement du scientifique au mythologique. Mais Hollywood, machine à mythes, s’attache à leur perpétuation. C’est que la science ne prétend qu’à rendre compte du réel, quand Hollywood cherche à l’investir de sens. Ce sens des corps, s’il est impossible à réinventer, elle va le retrouver dans les conceptions du passé.

 

Je laisse à Hugo, à nouveau, le soin de conclure cet article :

« Derrière ce rire il y avait une âme, faisant, comme nous tous, un songe. »

 

 

 

 

 

 

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