Conan le Barbare

Conan, c’est un paquet de muscles qui court la plaine torse nu, prend, pille, tue ; rien ne s’oppose à lui, femmes comme ennemis. Cette image qui, selon l’appréciation de chacun, désole ou fait sourire, c’est celle de l’heroic fantasy.

Il vaut donc sans doute mieux pour faire un commentaire sur Conan, et dire ce qui en fait la spécificité et peut-être le mérite, mettre le film en perspective avec le cinéma d’aventure plus qu’avec l’heroic fantasy qui n’en est finalement qu’une sous-catégorie.

Vu en rapport avec celui-ci, l’audace du film, sa transgression, apparaissent nettement. On comprend surtout en quoi il se distancie à la fois de sa suite ( Conan le destructeur ; Richard Fleisher, 84 ) à la fois de son remake ( Conan, Marcus Nispel, 2011)

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L’ouverture nous montre Conan, esclave, grandir sous le joug de ses maîtres successifs. Né homme, il est fait bête. Une séquence nous le montre jeté dans une arène, une fosse même, où il est contraint de se battre à mort.

Il y a une scène semblable dans Spartacus (Stanley Kubrick, 1960) Tuer pour survivre, c’est, dans le cinéma d’aventure, sans doute un des plus plus manichéen qui soit, peu acceptable. Il y a 2 façons de résoudre ce dilemme : faire que l’homme que le héros va devoir combattre dans l’arène soit une ordure ; ou, pour rendre le ressort dramatique encore plus palpitant, au contraire faire sympathiser les 2 gladiateurs. Kubrick optera pour cette solution. Les 2 amis se jaugent dans l’arène, ne veulent pas se faire du mal, mais ne veulent pas mourir non plus. Situation atroce. Au dernier moment, l’ami de Spartacus se saisit d’une lance et la jette sur le marchand d’esclaves qui a organisé le combat de gladiateurs ; il rate sa cible, est tué en retour ; Spartacus s’enfuit. Il n’aura ainsi pas tué un innocent.

Dans Conan, Schwarzenegger mord son adversaire, lui brise le bras, puis lui écrase le crâne contre le mur. Il ressort du combat, désorienté, incrédule, du sang à la bouche. On voit par la suite un montage parallèle où il s’habitue de ces pugilats, gagne du prestige, de la côte, reçoit des équipements, armes et protections, et tue, sans âme, des ennemis plus faibles que lui. Il était le David qui a triomphé du Goliath, il est devenu le Goliath qui jouit de sa force.

« tuer ses ennemis, écouter les lamentations des femmes et des enfants. » dit Conan en réponse à la question « qu’est-ce que le bonheur ? » Cette réplique outrancière, devenue célèbre, la 1ère qu’il prononce après un peu plus de 20min de film, fait bien sûr sourire. Le temps comme la familiarité avec le personnage l’ont rendu encore plus savoureuse et idiote. Mais, à nouveau, si on accepte de regarder le film, non pas par là où il prête le plus flanc à la caricature – soit l’heroic fantasy – mais simplement comme un film d’aventure, il est impossible de ne pas voir l’aplomb des scénaristes. Ici, Milius tient son personnage. Conan est construit; dans la séquence qu’il suit il est libéré.

*Une remarque en passant : il y a un passage au début du film, quand le narrateur présente le parcours de servitude de Conan, où il dit « il fut initié à la philosophie de Song, à la poésie de Kithai ». Cette ligne vient certainement du scénario d’Oliver Stone. Il est absolument évident que Conan avant que sa liberté lui soit rendue – et même après – ne touche pas un mot de philosophie, pas plus que de poésie. Ce cours passage, pour la cohérence du récit, aurait gagné à être coupé. Mais il est tellement drôle, culte à sa manière – que ne donnerai-je d’écouter quelques vers de Kithai, ou quelques pensées profondes de Song – qu’on ne regrette aucunement qu’il ait été retenu dans le montage final.

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Le genre veut qu’il y ait un royaume menacé, une princesse à sauver. Il y a bien ça dans Conan. Un roi offre sa fortune à Conan pour qu’il sauve sa fille. Il accepte. Juste après son départ, le roi est assassiné. Il ne verra pas le cimmérien lui rendre sa fille. Celle-ci quand Conan la trouve est complètement sous l’emprise de son maître, si bien que c’est Conan qui, voulant lui rendre la liberté, la ravit en quelque sorte. Elle ne demande qu’une chose : retrouver sa servitude. A la fin du film le roi est mort, la princesse oubliée. C’est bien peu dire que les codes du genre sont malmenés.

Concernant la fin du film, là encore, on est loin du cinéma d’aventure traditionnel. Conan retrouve Thulsa Doom. Celui-ci prêche à ses fidèles – peut-être quelques idées inspirées de Song… – Plutôt que la confrontation finale du héros et du méchant se résolve en un ultime combat, sanglant et terrible, Conan, armé, tue Doom désarmé. Il lui assène 2 puissants coup d’épée et le décapite. Le corps tombe. Conan ramasse la tête, qu’il tient par les cheveux et la présente à la foule, puis la jette. Imagine-t-on de voir une scène pareille dans un film d’Errol Flynn, dans Pirates des Caraïbes, Harry Potter ou que ce soit qui appartienne au cinéma d’aventure / fantasy ? Ceci fait Conan s’en va. Nulle prospérité retrouvée dans le royaume comme le veut la tradition. On reste sur une impression de vide.

A l’inverse les 2 autres films, celui de Fleischer et celui de Nispel donc, se terminent bel et bien avec le retour du printemps au royaume ; il y a couronnement, banquet, etc… Dans ces films Conan est une force positive qui s’oppose à des tyrans qui cherchent le pouvoir absolu.

Raison pour laquelle Marcus Nispel s’est fortement fourvoyé en s’imaginant qu’il suffirait d’incorporer des scènes violentes pour retrouver l’esprit du film de Milius. La différence fondamentale entre le Barbare et le Destructeur n’était pas là. C’est que la question n’est pas tant celle de la violence graphique, dont on ne peut qu’observer la banalisation aujourd’hui, mais celle du geste en lui-même. La décapitation de Doom est une exécution autant qu’une profanation. La présentation de la tête est une barbarie (pour le coup) ; un geste que précisément un héros de film d’aventure ne fait pas. Ce sont ces détails qui ont choqué certains critiques à la sortie du film plus que le fait de savoir s’il était violent ou pas.

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Une remarque enfin sur l’opposition entre Conan et Doom, très intéressante et significative au regard de la carrière de John Milius.

Il n’y a, si on prête attention à la topographie des lieux, aucune forêt verdoyante, aucun château resplendissant, en somme rien qui se rattache à ce qu’on appelait « le merveilleux ». Des déserts, des villes primitives, pauvres. Les gens se méfient des tours que fait bâtir Doom. Il n’y a pourtant pas vraiment de raison à cela ; elles ne sont infâmes que de rumeur et non de témoignages. Doom est présenté comme ayant été un conquérant dans sa jeunesse, il est, quand le récit commence, une sorte de gourou. Il a renoncé à s’imposer par les armes, il s’impose par l’esprit. Doom apporte avec lui une nouvelle ère. La méfiance que les gens ont envers ses tours, c’est la crainte instinctive face à l’inconnu. Les tours sont trop hautes, trop ouvragées ; on ne sait pas ce qui s’y passe ; il en sort des chants ; chose suspecte.

Si on considère tous les personnages Doom apparaît avec netteté comme le plus cultivé, le plus intelligent, le plus raffiné. A ces qualités Conan oppose exactement l’inverse : il est instinctif, brutal, sans goût. Mais aux yeux de John Milius, pour ces mêmes raisons, Doom représente aussi la duplicité, la perfidie, le mensonge, quand Conan est l’authenticité même. L’un est la civilisation, l’autre l’état de nature. Ainsi, et c’est peut-être l’essentiel, aux yeux de John Milius, la civilisation est-elle surtout synonyme de corruption.

De fait, le meurtre de Thulsa Doom, c’est un peu Conan qui renvoie le monde à son arriération pour encore quelques siècles. « Avant l’avènement des Fils d’Aryus » dit l’introduction. Ce qui explique à nouveau le sentiment de vide, l’impression que rien n’a été accompli, qui s’empare à la fin du spectateur.

2 courants de la fantasy s’opposent autour de la représentation de la magie. L’un y voit la manifestation la plus pure de l’harmonie de l’Homme avec la Nature. C’est la tradition tolkienesque où les elfes, peuple ancien, sont organiquement reliés au mana naturel ; en logique de quoi la technologie c’est la violence faite à la nature. L’autre courant, celui de Robert E Howard, voit au contraire dans la figure du sorcier celui qui pervertit, souvent par compensation de son infirmité, les forces de la Nature ; il est maître du surnaturel, il est celui qui tronque les lois de la Nature. Ainsi Conan a une méfiance absolue pour la magie en laquelle il ne voit que triche et fausseté.

J’ai parlé ailleurs de John Milius. Conan, qu’il ne connaissait pas, lui est tombé dans les mains. On sait qu’il a vu dans ce barbare primitif opposé à des magiciens, des séducteurs et des manipulateurs de foule, un moyen de régler ses comptes aux idéalistes de son temps qu’il avait en horreur.

Le film fonctionne comme un négatif du cinéma d’aventure. Conan est une bête qui cherche la vengeance ; il ne croit en rien, n’aspire à rien. A ce nihilisme, il fallait un monde adapté où l’intelligence et le savoir n’existent que comme vices. Dans les 2 adaptations qui ont suivis, Conan incarne l’homme libre par excellence dont la mission est de protéger, justement, des peuplades de l’asservissement. Certainement, il gagne en grandeur. Mais c’est dans le refus de l’exaltation des valeurs héroïques que le film de Milius trouvait son souffle.

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