Cinéma et idéologie

Simplicité de l’idéologie

L’idéologie est univoque, sans ambiguïté. On est pour ou contre, d’accord ou pas d’accord. Il n’y a pas d’opinion politique qui soit hésitante, dans un entre-deux. On n’est pas relativement engagé, on l’est pleinement. En politique être suspect, c’est être coupable, il faut sans cesse lever les doutes, affirmer, adhérer ou condamner tout d’un bloc. Un film idéologique ne prête pas à confusion. L’ambiguïté jouera toujours en sa défaveur. Il doit être clair dans son message et ne pas avoir peur de le revendiquer. De ce fait, il résulte qu’un film idéologique tend, par nature, à simplifier les portraits et les situations.

Le cinéma comme outil

Le MRAP sur son site donne une liste de films qu’il recommande, accompagné de cette phrase de présentation, fort significative : « Nous pensons que le cinéma ne peut se réduire à sa fonction de divertissement ; il peut se révéler un outil efficace pour appréhender le monde , dénoncer les injustices et faire évoluer les mentalités. » Tout est dit. Voilà le cinéma clairement instrumentalisé, paré d’une mission. Il a une fonction propre et il doit servir à quelque chose. Ce doit être un « outil efficace ».

Demande-t-on à un outil d’être compliqué ? A un tournevis de ne pas clairement visser, d’être compliqué dans son usage ?

Et puisque le cinéma est pensé en terme d’outil, c’est en toute logique que le MRAP distingue d’un côté les films utiles, de l’autre ceux qui ne le sont pas. Et tout ce qui n’est pas utile est réduit à du divertissement.

L’obligation de prendre position

Les défenseurs les plus tenaces du cinéma idéologique, eux, vont plus loin et ne font pas de distinction entre film engagé et film non engagé, mais considèrent tout film comme politique, partant du principe que derrière chaque plan il y a un choix et donc un point de vue. C’est que l’apolitisme a toujours été l’excuse des collabos. Se taire c’est cautionner, ne pas condamner c’est approuver, la neutralité est impossible. La question du silence est aussi essentielle que celle de la prise de parole. C’est elle qui conditionne l’obligation morale de prendre position dans son récit, c’est elle qui, sans cesse, rappelle à l’ordre.

Complexité des émotions

A l’opposé les émotions sont complexes, fluctuantes, variées, parfois contradictoires. Elles ne sont qu’ambiguïté. Certaines sont belles d’autres ne le sont pas. Avoir le courage de toutes les dire, c’est la richesse du cinéma. Il est impossible d’être pleinement libre et en même temps d’être surveillé par ses propres principes.

Synthèse de l’artistique et de l’idéologique

On me rétorquera peut-être qu’on peut faire un film fort en émotions et clairement engagé. Sans doute. Mais la qualité de ce film tiendrait-elle de son message, des émotions qu’il véhicule ou de la combinaison des deux ? On convient assez facilement qu’un film dépourvu de matière humaine aussi militant soit-il, est peu intéressant et, même finalement, peu convaincant ; à l’inverse, on doit bien admettre qu’un film riche en émotions peut très bien se passer de discours idéologique sans que sa qualité cinématographique ne soit remise en question. Ce faisant, j’inverse déjà les termes de la théorie utilitariste défendue par le MRAP et tant d’autres : ce qui peut être amputé c’est l’idéologie, pas la matière humaine. Non, un film n’a pas à être un outil.

Quant à savoir si l’adjonction de l’idéologie au récit humain peut lui donner une valeur supplémentaire, je ne le crois pas non plus. D’une manière ou d’une autre, il y a toujours une altération. Elle vient faire son inévitable travail de redressement, de polissage. C’est comme un flic qui surveille si tout est dans le rang. Comme je l’écrivais plus haut, un film idéologique ne peut pas se permettre d’être équivoque. 

Car si le cinéma se propose d’explorer l’âme humaine, comment pourrait-il être idéologique ? Comment ne pas voir la difficulté, sinon l’impossibilité, qu’il y a à concilier les 2 démarches ? Comment ne pas voir la différence qu’il y a entre les aspirations, qui participent du rationnel avec le ressenti qui participe de l’irrationnel ? Qu’on est maître de ses choix, pas de ses émotions. Il y a ce qu’on pense et ce qu’on ressent. Un fleuve qui charrie les turpitudes de l’âme et une station d’épuration. Ne veut-on voir que l’eau claire ou accepte-ton de voir l’eau trouble aussi ?

Chercher à pénétrer la profondeur de l’âme humaine, à éclairer ses ombres, est contradictoire avec l’exaltation de ses idéaux.

Questions de responsabilités

On aurait tort de penser avec ça qu’à défaut de produire des films émouvants, au moins l’idéologie incite à produire des films responsables. Il y a dans son rigorisme quelque chose de souvent puéril, une peur, l’idée qu’il y a un danger à laisser entrevoir toute la diversité du vivant. Les idéologues sont d’autant enclins à craindre l’expression libre qu’ils croient fermement au pouvoir des images. Si des films peuvent influencer en bien, c’est qu’ils le peuvent aussi en mal. On en revient à la même idée : veut-on mettre la création artistique sous quarantaine de bien-pensance ?

Refuser l’idéologie ça n’est pas refuser de contextualiser, c’est privilégier l’histoire humaine à la posture. L’idéologie est bien souvent une armure qu’on met devant ses failles.

Effets néfastes

Beaucoup de films auxquels on prête une démarche idéologique ont, par ailleurs, cet effet paradoxal d’entretenir les conservatismes. On n’anesthésie jamais mieux le désir de révolte qu’en en entretenant l’illusion. Le cinéma n’est pas moins un opium que la religion. Voir des films engagés dispense soi-même de s’engager ; ça vaut pour. Il y a des révolutions qui se mènent dans un fauteuil de cinéma.

Beaucoup d’autres parviennent à célébrer l’inverse de ce qu’ils prétendent dénoncer. « Tous les films de guerre sont des apologies de guerre » disait Michel Mardore. Peut-être bien. Je rappelais moi-même dans un article récent qu’Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) est le mauvais rêve d’un militariste. Le cinéma transforme le réel en spectacle.Rare sont les films qui ne subliment pas, dans l’horreur ou la grandeur, ce qu’ils prétendent dénoncer. 

Des films comme Le Loup de Wall Street (Martin Scorsese, 2013) ou 99 francs (Jan Kounen, font le culte de l’argent. Tout ça ne veut pas dire qu’il s’agit de mauvais films mais que leur qualité ne tient pas à leur discours. 

Lien structurel du cinéma et de l’idéologie

L’idéologie et le cinéma ont toujours fait bon ménage. La raison principale tient à ce que le cinéma impose des images et interdit qu’on les questionne. Il est totalitaire.

L’autre raison, plus pernicieuse, tient à la structure dramatique du film. Le fait qu’un film ait un début, un milieu et une fin – les fameux 3 actes – entraîne la croyance qu’il y a un sens à déceler à son histoire ; un incitation, une morale, une dénonciation. Une histoire, pense-t-on, a forcément quelque chose à nous dire. C’est ainsi qu’il y a des films qui véhiculent des messages, pour ainsi dire malgré eux.

Parvenir à se sortir de cette situation, briser la corrélation des événements, certains cinéastes, de Robert Bresson à Bruno Dumont, de David Lynch à Sofia Coppola, s’y sont employés énergiquement.

On pourrait presque dire, à y réfléchir, que le domaine de la création artistique est précisément celui de la non-idéologie. Et que l’une et l’autre ont leur nécessité, comme leur territoire.



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