Eloge du happy end

That’s all, folks !  concluaient gaiement les vieux cartoons de la Warner Bros. C’est une apostrophe lancée directement au spectateur qui dit que non seulement le programme est terminé mais qu’il n’était rien de plus qu’un honorable divertissement. C’est le lever de rideau. Passez une bonne soirée. 

Qu’est-ce donc qu’un happy end   ? La victoire des gentils sur les méchants ? Certainement mais pas seulement. S’il ne s’agissait que de cela, on lui ferait un bien mauvais procès à sans cesse le contester et à remettre en cause son bien-fondé.
En fait le problème du happy end n’est pas tant d’être positif ( d’être « happy » donc ) que de paraître faux ; c’est la raison pour laquelle on lui reproche d’être à la fois commercial et puéril . Commercial parce que la bonne humeur joue en faveur des entrées ; on se déplace plus facilement pour se détendre que pour s’affliger ; puéril parce qu’il y a un déni de réalité. C’est aux enfants qu’on substitue le vrai par le vraisemblable, c’est-à-dire l’apparence du vrai, synthétisable par la formule suivante « bien que ça n’arriverait pas, ça pourrait arriver . »

Il y a une « idéologie de la réconciliation » selon l’expression de Jacques Aumont, qui s’opère contre la logique du récit.

Les films de Frank Capra s’inscrivent dans ce registre. Ce qui sauve le héros, c’est bien souvent la clémence du créateur : au bord du suicide ( La Vie est Belle , 1946 ) ou acculé à l’échec ( Mr Smith au Sénat , 1939 ) le héros ne doit son salut qu’à la pure compassion de Capra lui-même ; la logique du récit, elle, l’emmène généralement à une fin tragique. D’une manière plus frontale encore, dans Le Dernier Des Hommes ( F.W Murnau, 1924 ) alors que le héros est voué à mourir dans la misère, un carton annonce que les auteurs du film, pris de pitié, ont décidé de lui offrir un happy end. C’est sans doute l’exemple le plus frappant du happy end contre la logique du récit. Mais c’est aussi la marque du tiraillement entre un cinéma qui déjà aspire à dépasser les limites du divertissement et un cinéma qui entend bien y rester circonscrit.

En fait le happy end a un pied dans la continuité de l’histoire et un autre déjà dans le bilan. Il ne fait pas vraiment partie du récit ; c’est une conclusion. Quand vient l’épilogue, le film est déjà en train de se dépouiller de ses artifices.

A la fin du film Boa ( Philip J Roth, 2001 ) les protagonistes fêtent leur victoire autour d’un grand barbecue et arborent un t-shirt sur lequel est écrit « last summer I fought with a giant snake » Quelle sacrée dose d’humour faudrait-il pour imprimer un t-shirt pareil, compte tenu du nombre des victimes du serpent ! C’est que l’histoire à proprement parler est finie : à l’écran, on ne sait plus si on voit les personnages du film ou les comédiens qui arrêtent de faire semblant de croire à cette improbable histoire de serpent géant. Tout était pour de faux, ça n’était qu’un spectacle destiné à distraire l’audience, et autant finir sur une note de bonne humeur.

Il y a dans ce type de happy end l’idée qu’il est absurde de conclure un spectacle sur une touche désagréable. Finalement, si le film fait peur, c’est qu’on s’est amusés à avoir peur, et il n’y a aucune raison de maintenir au-delà de la projection un état d’anxiété ; si le film est triste, on rappelle qu’il n’est jamais qu’une fiction et que personne n’est mort « pour de bon. » Même un film comme Predator ( John Mc Tiernan, 1987 ) se termine avec une galerie tout sourire de chacun des comédiens. On nous rappelle qu’ils ne jouaient qu’un rôle.

Si le happy end dédramatise le récit, le rend à sa condition propre, il permet aussi à l’auteur de transmettre son message. C’est la justice de l’auteur ; qui, par le triomphe des uns, la défaite des autres, va congratuler et condamner tel ou tel comportement.
Dans ce cas-là, le happy end n’est plus seulement une fin plausible, ou « vraisemblable » comme je le disais plus haut, mais il est la conclusion morale du récit. La question, en ce cas-là, de savoir s’il est réaliste n’a plus vraiment de légitimité. Dans ce contexte, le but du happy end est de servir un propos, pas de dépeindre le vrai.

Le unhappy end fonctionne selon le même principe – qu’il ne fait que retourner : c’est la démonstration par l’échec. Le procédé n’en est pas moins efficace ; qu’on pense à un film comme La Planète des Singes (Franklin Schaffner, 1968). Mais happy end ou unhappy end, il est nécessaire que la fin soit absolument close pour que le message puisse passer – si c’est là le but qu’on recherche. C’est parce que le récit est fermé sur lui-même que son sens peut apparaître. Une fin ouverte, au contraire, ne permet aucune conclusion.

Il faut noter cependant que si dans le cinéma hollywoodien actuel les films se terminent souvent par un happy end c’est, dans la majeure partie des cas, par pure convenance. Il s’agit ordinairement de fins expéditives, sans intérêts, dont l’objet n’est que de conclure le récit. C’est le retour à l’ordre, à la normale.
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Bien sûr, les happy ends à message, dont le plus connu est sans doute le « crois à tes rêves » de Disney, n’échappent pas aux reproches de candeur, tout au contraire. C’est que le cynisme passe pour l’esprit de l’expérience, l’idéalisme, de l’inexpérience.

Il y a peut-être une dernière catégorie du happy end. C’est celui qui consiste à figer le récit dans une dernière image positive. C’est un happy end fragile. Par exemple, c’est Charlie Chaplin à la fin des Lumières de la Ville (Charlie Chaplin, 1931) lorsqu’il se retrouve face-à-face avec la fleuriste qui vient de comprendre sa véritable identité. Un pas de plus en avant et tout le charme de la séquence s’effondre. Ici le happy end n’est pas un retour à la normal, ou un trait sur les conflits, mais juste un instant figé entre un avant désenchanté et un après impossible.
La question n’est plus de savoir si on y croit ou pas, mais de savoir si on veut y croire, ou même encore, si on accepte de s’abandonner à son irréalité. C’est comme une bulle ; sa beauté vient de ce qu’il retient hors de lui le négatif.

En ce sens, les plus beaux happy ends sont les plus faux. Le bonheur éternel ne peut être qu’une comédie. On y renonce ou on fait semblant d’y croire.

Ainsi le happy end est soit une clôture simple de l’histoire – considérant que le film s’achève avec la résolution des conflits – soit une conclusion , lorsque le cinéaste se veut édifiant – typique de la comédie américaine par exemple – soit une suspension – des tensions, des peines, des douleurs – ou si on veut : une interruption momentanée du réel.

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2 Responses to "Eloge du happy end"

  1. RoiLouie says:

    Merci, je n’avais pas vu la Planète des Singes…

    Répondre

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