2 jours, une nuit

Le dernier film des frères Dardenne a une idée très adroite, cinématographique : Sandra, jouée par Marion Cotillard, doit convaincre 9 de ses collègues de travail de renoncer à leur prime pour qu’elle préserve son emploi. Autant de portraits différents, à chaque fois une nouvelle épreuve, des enjeux clairement établis. Cela étant, si ce postulat est, certes, très cinématographique, il manque un peu de réalisme.

Solwal, pas qu’à moitié lâche, plutôt qu’assumer sa politique de gestion des ressources humaines, remet à 16 de ses employés la décision de choisir entre leur prime et le poste de l’un d’eux. C’est un vote à la majorité. A vrai dire, on conçoit beaucoup plus facilement, que si une entreprise avait la médiocrité de proposer pareil vote, ce serait une stratégie – habile, ou du moins pernicieuse – pour que les employés consentent à renoncer à leur prime. Or ici, à l’exception de 2, ils votent tous contre leur collègue. Cupidité des hommes ? Pas tout à fait. Les frères Dardenne, et on le regrette, baissent un peu le regard vers les petites gens pour qui 1000 euros est une somme considérable. Ainsi, s’il y a d’authentiques salauds qui n’ont pas d’embarras à flanquer leur égoïsme à la face de Sandra, la plupart sont gênés d’avoir préféré leur prime à leur collègue. Il se fait un double mouvement d’excuses, d’eux vers elle, d’elle vers eux. On est compréhensif. 1000 € c’est beaucoup. Aux gens modestes, on retire le droit à la colère, seul leur reste celui aux excuses.

Bien sûr les frères Dardenne ont voulu montré que le combat de Sandra est un combat pour sa dignité : elle refuse de se laisser avilir par une démarche qu’elle est obligée d’entreprendre, refuse de « mendier » comme elle le répète à plusieurs reprises, de se laisser aller, de s’effondrer. Mais, justement, là encore il y a dans cette manière de dire la dignité des petites gens quelque chose de légèrement condescendant. Oui Sandra aurait le droit de se révolter, d’être furieuse, d’être écoeurée par l’égocentrisme des autres. Est-ce que ça l’aurait rendue moins sympathique ? Non.

Ces remarques faites, il faut rendre au film toutes ses qualités. Les séquences de rencontre sont très bien amenées : toute la difficulté de la démarche de Sandra est contenue dans ces moments où elle doit sonner aux portes, se présenter aux maris, femmes, enfants, se faire balader ici ou ailleurs, patienter, etc… Son angoisse, le poids qui pèse sur elle, son désir de tout plaquer, sont là : dans ces attentes, dans les pas qu’elle fait en direction d’une propriété, d’un café ou d’un terrain de foot. Et il y a cette phrase pénible qu’elle doit pourtant répéter inlassablement, la triste ritournelle qui justifie sa démarche : «  Dumont a dit qu’il était d’accord pour refaire le vote parce que Jean-Marc a influencé certains personnes…  » Les frères Dardenne ont parfaitement saisi tout ce qu’il y avait de dévalorisant et d’exténuant dans cette monotonie. Sandra ne veut pas mais elle doit. Elle lutte contre elle-même.

Au bout du compte, si le talent des frères Dardenne est indéniable, et qu’on est de tout cœur avec son héroïne, on regrette que le film n’ait pas mieux cerné les conditions dans lesquelles peuvent s’exercer des pressions sur les employés. On regrette aussi que, finalement, ils reconnaissent à Sandra sa dignité et son courage aussi longtemps qu’elle reste humble et compréhensive.

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