Les Femmes de Visegrad

Affres du tourisme

Une australienne, venue passer ses vacances en Bosnie, découvre que l’hôtel dans lequel elle a séjourné a servi de « camp de viol » pendant le conflit serbo-bosniaque…

En un 1er temps elle adopte l’attitude du parfait touriste : elle annonce, juste avant son départ, à son journal de bord vidéo, qu’elle va prendre sa « dernière » douche. A Sarajevo, au cœur de la vieille Europe, elle n’en doute pas, on ne se lave pas. C’est sans doute ce qui motive son voyage : le désir du pittoresque, du rustique : bien voyager, c’est voyager dans l’espace et dans le temps. Il y a là-bas, sûrement, un peu de Moyen-Age qui vit encore. Arrivée, elle filme le 1er tocard sous acide qui danse et se convulse dans la rue sur un beat electro ; c’est que pour le vrai touriste, toute étrangeté se teinte d’exotisme. Elle filme ce type comme d’autres aiment à poser avec le Ramsès des Champs-Elysées, comme si on ne trouvait pas son équivalent dans chaque grande capitale. Son périple la conduit jusqu’à Visegrad. Elle veut voir le pont Mehmed Pasa Sokolvic qui sert à Ivo Andric de décor à son roman Le Pont Sur la Drina . Il s’agit d’une imposante construction de pierres datant du XVIe siècle. Au-delà de ça, Visegrad n’est pas une ville touristique. Elle y rencontre un homme qui cherche à la séduire pendant un concert de death metal…

De retour en Australie, elle découvre que dans l’hôtel qui lui avait été recommandé par son guide touristique, ont été commis 200 viols pendant la guerre, que des femmes pour échapper à leurs bourreaux s’y sont tuées. Sur le pont, les cadavres étaient tellement entassés qu’on ne pouvait plus le traverser. Choc. Elle a fait du tourisme dans une tombe anonyme. Elle se sent souillée, honteuse.

Par quel vice décide-t-elle de revenir à Sarajevo, difficile à dire. Moins touriste, mais pas moins arriviste, elle scrute les habitants de Visegrad. Tout lui semble désormais suspect : leurs visages, leurs barbes, leur accent. Personne n’est innocent : s’ils ne se sont pas rendus coupables de crimes, ils sont au moins coupables de leur lâcheté ; les viols avaient lieu là, sur les places publiques, au grand jour.

L’attitude de cette touriste australienne qui raconte là une expérience réellement vécue ; Kym Vercoe qui tient le rôle principal joue son propre rôle ; inquisitrice d’un pays et d’une histoire qu’elle découvre en 3 clics sur google, comme elle le reconnaît elle-même, est un peu dérangeante. Bien sûr, c’est pour rendre hommage aux femmes mortes à Visegrad qu’elle revient, c’est par respect, mais aborder la question des crimes de guerre et de la mémoire des victimes par le tourisme n’est pas la méthode la plus adroite, c’est le moins qu’on puisse dire. Alors on est partagés ; parce qu’il y a malgré tout de la sincérité dans sa démarche ; de l’humilité même. Mais c’est, finalement, peut-être le va-et-vient entre sa maladresse et sa compassion le plus intéressant. Que le film ait été réalisé par une cinéaste bosniaque (Jasmila Zbanic) apporte, il faut le dire aussi, une caution bienvenue à la démarche.

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