Othello

Orson Welles joue lui-même le rôle principal. C’est un peu étonnant de voir aujourd’hui un comédien blanc grimé en noir mais le casting, dont le but essentiel est de trouver un physique, est presque une spécificité cinématographique. Desdémone, à l’époque de Shakespeare, était jouée par un homme. Au théâtre, il n’y a que des rôles. L’adaptation est à la croisée des 2, qui prend les conventions de l’un, les usages de l’autre.
Quoiqu’il en soit Welles est excellent dans le rôle : il en a l’autorité et la générosité. Mieux encore, le plus dur dans ce drame de la jalousie, est de faire que cette dernière vienne s’insinuer dans l’âme du plus naturellement confiant ; Welles, quand il cède à Desdémone qui demande la réhabilitation de Cassio est, avec son gros rire et son visage rond, l’incarnation la plus juste de la bonne franchise ; cet Othello-là est à des coudées des insinuations et du venin de l’infect Iago. Son déclin est d’autant misérable. On ne l’imagine pas replié dans l’ombre à espionner Iago et Cassio ; c’est, pour lui, une attitude contre-nature ; c’est pourtant à celle-ci que l’avilit Iago.

Iago, joué par Micheál MacLiammóir, surtout connu pour ses prestations sur les planches irlandaises, est le prototype du scélérat. Rongé par la jalousie ( lui aussi ) misanthrope au dernier degré, il hait les autres, et Othello, le Maure de Venise, l’Autre par excellence, plus que tout. Son but est-il de prendre la place de son maître ? Même pas. Sans doute conscient de son manque de charisme, il sait qu’il n’aura jamais la reconnaissance à laquelle il aspire ; ce qu’il veut c’est entraîner tout le monde dans sa décrépitude, déchoir les autorités, souiller la beauté ; il n’est que pure négation : de l’être, des valeurs, des sentiments. « I am not what I am » dit-il à Roderigo dans la 1ère scène.

La jalousie est au cœur de la tragédie ; elle s’insinue dans l’âme d’Othello et s’y développe, d’elle-même, comme un cancer. Le Général vénitien finit ainsi par projeter sa femme dans des situations scabreuses sans même avoir besoin des sous-entendus de Iago. Le mal est fait. « J’aurais été heureux, le camp tout entier, depuis le dernier des soudards, eut-il possédé son corps, son tendre corps, si seulement je n’en avais rien su. »* A l’horreur de la suspicion viennent se greffer les fantasmes de dévoiement. C’est la pire des maladies mentales qui prend Othello.

Orson Welles ouvre son film sur l’enterrement d’Othello et de Desdémone, saute chronologique bien sûr absente de la pièce de Shakespeare. Cela lui permet néanmoins de décider du sort posthume de ses héros. Car si Othello suggère son épitaphe et demande à ce qu’on considère les circonstances qui l’ont conduites à sa perte, il n’en reste pas moins qu’il entache son honneur d’une double infamie : celle du meurtre et celle du suicide, sans compter qu’il est peu de temps auparavant déchu de ses fonctions de gouverneur pour avoir comploté contre Cassio. Orson Welles en lui accordant de solennelles obsèques décide donc de réparer son honneur. Quant à Iago, il finit dans une de ces cages basses où il est obligé de se tenir accroupi ; suspendu et exposé ainsi au public, il ressemble à un petit singe voûté et effrayé ; humiliation suprême pour lui qui ne cesse d’animaliser les autres. « Avant que j’en vienne à dire que je vais me noyer par amour pour une pintade, j’aurais troqué mon humanité avec un babouin » dit-il encore*.

Orson Welles livre une des plus belles adaptations cinématographiques de la pièce.

Le film ressort en salles le 23 Avril. La pièce se joue, par ailleurs, à partir de demain et jusqu’au 1er juin au théâtre du Vieux-Colombier.

*Acte III, scène III
*Acte I, scène III
dans la traduction d’Yves Bonnefoy

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