Apocalypse Now

Un escadron d’hélicoptères survole le Golfe de Thaïlande au Sud du Cambodge – dans la réalité, les Philippines – crachant à pleine puissance  La Chevauchée des Walkyries   de Wagner pour effrayer les habitants d’un village côtier, qu’il mitraille ensuite sans scrupule. Le but ? Dégager la plage pour aller surfer.

D’abord, que croit-on qu’elle montre? L’irresponsabilité et l’inconséquence des GI’s, l’impérialisme dévastateur ? Si on devait accréditer la thèse de la dénonciation, celle-ci se diluerait dans l’outrance et, par voie de conséquence, la parodie. En fait, cette scène est si absurde qu’il est impossible de la prendre au sérieux. S’annoncer en faisant hurler Wagner ( avec 1km d’avance ) c’est déjà énorme, ratisser un village pour surfer, c’est trop. On ne se choque plus, on rit. «  Charlie don’t surf !   » (les Viets ne surfent pas ) hurle Kilgore pour se justifier. Pour être révolté il faudrait y croire. Au mieux, est-on seulement consterné, et encore par la désinvolture de Coppola plus que par celle de son personnage.

Plus globalement, le colonel Kilgore – Carnage dans le script original mais le nom retenu n’est, de toute façon, pas moins évocateur – est trop caricatural pour qu’on ne le trouve pas sympathique. Son comportement, son look, ses répliques, tout chez lui fait mouche. On ne le perçoit pas comme une brute féroce ou un monstre indifférent à la souffrance, simplement parce qu’il est hors de toute réalité, plus proche d’une sorte de GI Joe que d’un véritable officier de l’Air Force. Kilgore n’existe pas, n’a pas existé  ; c’est un élément de cartoon dans un film qui dépeint un conflit réel.

Quelque part, Anthony Swofford, l’auteur de Jarhead – adapté au cinéma en 2005 par Sam Mendes – l’avait bien compris – quoiqu’il se soit trompé sur les intentions de Coppola, pris par les mêmes préjugés que tout le monde. Son point de vue est qu’ Apocalypse Now n’a pas dénoncé l’horreur de la guerre mais en a exalté les excès. Certainement il y a un attrait du spectateur pour l’expérience vécue du capitaine Willard ; l’épouvante aussi exerce ses charmes ; mais Coppola a-t-il voulu condamner l’intervention américaine ? Rien n’est moins sûr. Pour que le film ait « échoué » donc, comme le pense Swofford, il aurait fallu qu’il se soit posé comme objectif de délivrer un message pacifiste. Vision idéologique.

La Guerre par John Milius

Le script a été écrit par John Milius. Même si on retrouve des facettes du scénariste dans Willard comme dans Kurtz, de tous les personnages du film Kilgore est sans doute celui sur lequel il s’est le plus projeté.
Il en fait un fan de surf, comme lui-même ( il a, d’ailleurs, tourné un film sur le monde du surf, The Big Wednesday ) il lui attribue une fascination pour la puissance destructrice des armes – en atteste sa célèbre réplique «  j’aime l’odeur du napalm au petit matin  » – qu’il partage lui aussi  ; Milius, membre actif de la NRA, place régulièrement des répliques dans la bouche de ses personnages qui glorifie le pouvoir destructeur des armes (voir là aussi la réplique finale de Clint Eastwood dans l’Inspecteur Harry dont il est l’auteur )

Il y a dans Kilgore, malgré son indifférence meurtrière – exagérée et un peu factice donc – un sens de l’honneur typique des corporations masculines. On respecte la bravoure et la vaillance même chez l’ennemi. C’est la virilité qui rend hommage à la virilité. On retrouve souvent ce caractère dans le cinéma de Milius. Ainsi du passage où Kilgore repousse violemment un de ses hommes qui laisse à l’agonie un Vietnamien blessé qui demande de l’eau : «  un homme qui se bat les tripes à l’air mérite de boire à ma gourde.  » Bien sûr le décalage entre le soin prodigué et la blessure de l’homme fait que c’est surtout le ridicule de cette attitude « soldatesque » qui transparaît, mais là encore c’est que Kilgore ne peut qu’interagir dans des situations aussi caricaturales qu’il l’est lui-même. A la fin, ce qui est relativisé, c’est l’agonie du Vietnamien.

En outre, Kilgore, colonel de l’Air Force, incarne aussi la longue tradition de la cavalerie armée – si importante dans l’histoire militaire américaine – ce qui explique que son chapeau arbore les 2 sabres croisés de l ‘US Cavalry . Sa lignée, pourrait-on dire, remonte jusqu’à Theodore Roosevelt dont Milius est un grand admirateur. Son seul tort est, peut-être, de ne pas prendre la guerre au sérieux. En ça il est le contraire de Kurtz.

Kurtz, le « vrai soldat »

Le parcours militaire de Kurtz inventé par Milius est édifiant : ultra-méritant, voué aux plus hautes distinctions, il saborde sa carrière en intégrant les Forces Spéciales aux abords de la quarantaine. Toute la force de Kurtz est là, toute l’admiration que lui voue Willard est là. Le corps des Forces Spéciales, les « bérets verts », spécialisé dans les opérations commandos, est le plus ingrat et le plus exigeant de tous les corps militaires. Des « vrais » pourrait-on dire pour parodier.

A mesure que Willard étudie son dossier, il constate que Kurtz fait le « sale boulot » et qu’il met en porte-à-faux les bureaucrates de l’état major. On voit ici la typique opposition homme de terrain / homme de bureau.
Le Kurtz militaire a été inspiré du colonel Robert B. Rheault, un « béret vert » qui s’est compromis dans l’exécution d’un agent double mais dont les états de service étaient exemplaires. Willard compulse le dossier de Kurtz comme Milius a pu compulser celui de Rheault. L’armée a besoin que quelqu’un fasse le « sale boulot » mais ne peut/veut pas le couvrir. Vieille rengaine. Mieux encore, Kurtz qui opère de manière totalement indépendante est si compétent qu’il ridiculise l’Armée. «  Avec moins d’hommes, entraînés et motivés, le quart de nos forces actuelles suffirait à vaincre…  » écrit Kurtz à ses supérieurs. Il discrédite l’armée en même temps qu’il fait la preuve de l’efficacité de ses méthodes.

Dans une lettre adressée à son fils que lit Willard, il dit ceci :«  L’armée m’accuse officiellement de meurtre, les « victimes » sont 4 agents doubles, nous avons mis des mois à les démasquer. Une fois sûrs, nous avons agi. Agi en soldat. L’accusation ne tient pas. Dans les circonstances de cette guerre, elle est démentielle. A la guerre, il faut se montrer tantôt compatissant, tantôt impitoyable. Ce qu’on appelle « impitoyable » mais qui signifie souvent lucide. Voir lucidement ce qu’il faut faire et le faire. Délibérément, vite, consciemment, « les yeux ouverts ». Willard comprend que c’est là que réside la véritable raison de l’assassinat qu’on lui demande de commettre. 2 conceptions sur la façon de mener la guerre s’opposent : celle de«  la bande de clowns à 4 étoiles  » comme il qualifie lui-même sa hiérarchie le lendemain du show avec les bunnies Playboy, et celle de Kurtz. Plus il avance, plus il respecte le colonel renégat, moins il respecte l’état major.

Militarisme

Le projet initial de George Lucas et John Milius – nous sommes alors en plein « cinéma-vérité » – était de tourner le film au Vietnam pendant que la guerre faisait encore rage. Que voulaient-ils faire exactement, mêler le réel au fictif, faire venir des comédiens ou ne tourner qu’avec les soldats sur place, on n’en sait trop rien. Mais, quoiqu’il en soit, l’étrange séquence où on voit une équipe de tournage – Coppola joue lui-même le rôle du réalisateur – demander aux militaires de «faire comme si» vient donc d’une idée qui, initialement, avait été celle du projet. Cette anecdote est très révélatrice de l’ambiguïté du film. Ce sont les circonstances qui ont fait que cette équipe de tournage bidon, dont la présence nous apparaît complètement incongrue et indécente, ne soit pas la vraie équipe d’ Apocalypse Now .

Mais qu’on reprenne. John Milius est un militariste – il a voulu s’enrôler mais a été réformé en raison de son asthme – Quand, vers 68/69, il écrit son script – l’action du film se déroule d’ailleurs à cette même période – le conflit s’est déjà profondément enlisé.
Il raconte l’histoire d’un officier qui part à la recherche d’un autre, brillant mais désavoué par sa hiérarchie, dans le but de l’assassiner. A mesure qu’il s’en approche, qu’il étudie son dossier, il comprend que c’est un homme implacable, efficace, et que l’Armée, parallèlement, n’est qu’un « cirque ». Dans le script original, aux dires de Coppola, Willard finissait par se battre aux côtés de Kurtz contre l’armée régulière américaine.
Voilà notre Milius, ultra-militariste, qui observe l’enlisement des Américains dans le conflit vietnamien et qui écrit une histoire qui suppose que la cause de leur échec, c’est la bière, le rock’n’roll, l’air conditionné, les bunnies, etc…  En fait, ça n’est pas la guerre elle-même le problème, c’est qu’elle est mal faite ; elle est surréaliste, psychédélique. Les américains sont partis, l’âme légère, en hippie, plutôt que partir « en soldats ».

Alors un grand film anti-guerre ? Qui a « échoué » pense Swofford ? Croit-on ? Apocalypse Now c’est le regard d’un militariste désabusé, dépité par la tournure des événements.

La confluence de 3 auteurs

Heureusement, Coppola n’a pas mis en scène la fin de Milius mais s’est rapproché de celle de Conrad. Kurtz est fou. Un de ces fous dont l’esprit peut être, en quelques instants, terriblement pénétrant. Ce qui le condamne, le discrédite, ça n’est pas tant sa folie – qui peut être vue comme une trop grande lucidité – mais sa morbidité. Kurtz est dépravé. Ses derniers mots – «  l’horreur… l’horreur…   » les mêmes que dans le roman – ferment à jamais son monde intérieur. Son esprit n’est plus un joyau à découvrir mais une loque à dissimuler.

L’idée des annotations génocidaires griffonnées au gros stylo par dessus un texte réfléchi et consciencieux se trouve chez Conrad. « Lâchez la bombe. Exterminez-les tous » jette Kurtz, comme pris d’une soudaine fièvre meurtrière. Le mythe de sa lucidité s’effondre. En lieu et place de celle-ci, on découvre la pulsion, une noirceur déprimante ; Kurtz est une bête lourde, malade, recluse, enfiévrée par la jungle. Il est irrémédiablement seul. Atrocement. Seul avec sa lucidité qui lui dicte de planter des têtes sur des piques.

Conrad, en un sens, a canalisé Milius. Il l’a empêché de trop se laisser emporter par ses penchants proto-nietzchéens. Milius s’est toujours réclamé du philosophe allemand. («  comment appelle-t-on des assassins qui accusent des assassins ?   » fait-il dire à Kurtz, ou encore : «  je suis au-delà de votre morale mensongère  ») Mais il lui était impossible de ne pas conserver de Conrad l’idée d’une folie aliénante et malsaine – à laquelle il rajoute celle d’une lucidité effroyable.

Il faut bien le dire, un des grands mérites d’ Apocalypse Now est que l’issue du voyage soit à la hauteur de l’horreur qu’il annonce. Kurtz est pire que ce qu’on croit, plus impressionnant aussi. De la folie collective Willard voyage vers la folie individuelle.

Mais on ne peut bien comprendre l’essence de ce film que si on admet son ambiguïté, laquelle est contraire à tout principe idéologique. Il n’y a pas un cinéaste qui, avec un regard extérieur, dépeint les horreurs de la guerre, mais, au contraire, un cinéaste qui, face aux événements rapportés par les médias, se projette lui-même « au cœur des ténèbres », se laisse enivrer par la drogue et la violence, séduire par la folie. Coppola fait l’expérience de Willard. Et en revient.

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