Gerontophilia

Avec  Gerontophilia  , le réalisateur canadien Bruce Labruce nous livre une nouvelle histoire d’amour inattendue, mais des plus touchantes, entre un jeune homme de 18 ans et un vieux monsieur de 82 ans. Le film porte bien son nom en mettant en avant le drôle de fétichisme pour les vieilles personnes d’un adolescent en perte de repères. Mais ne vous méprenez pas, cette idylle entre deux hommes que tout oppose en plus de leur âge, est bel et bien un petit bijou cinématographique qui cherche pertinemment à ne pas rentrer dans les cases.

Il y a des histoires d’amour comme celle entre un jeune adulte et un homme qui pourrait être son grand-père qui nous déstabilisent. Bruce Labruce le sait, l’amour – sentiment universel et pas banal – se conjugue au pluriel. Ses films qui se plaisent à provoquer le spectateur dans ses idées reçues mettent en scène des marginaux, des « anormaux », des « révolutionnaires » selon son expression, qui osent ébranler une société bien prude en aimant ces autres, ces parias rejetés de tous. Un skinhead ( No Skin Off My Ass , 1991), une prostituée ( Hustler White , 1996), un zombie ( LA Zombie , 2011), et maintenant un vieillard ( Gerontophilia ), sont-ils réellement des êtres monstrueux incapables d’aimer ? Aussi inconcevable soit-il pour certains, ils ont bel et bien une sensibilité à laquelle Bruce Labruce s’amuse à nous confronter.

Une performance d’acteurs délirante

Incarner le rôle de Lake n’était pas chose aisée, et pour rendre crédible une relation entre un adolescent de 18 ans et un grand-père de 82 ans, Bruce Labruce a dû auditionner plusieurs personnes. Parmi les 25 candidats sélectionnés pour interpréter le jeune homme, c’est finalement le talentueux Pier-Gabriel Lajoie qui a eu la lourde tâche de mimer ce désir peu commun. Après avoir creusé énormément et cherché en lui-même cette vraie-fausse attirance pour Mr Peabody, le résultat à l’écran est bluffant. La caméra intrusive s’attarde dans des endroits intimes : entre la chambre de Lake et celle de son amant dans la maison de retraite, Lake ne peut pas échapper à ce regard qui l’observe, le scrute voire le juge lorsqu’il procède à des actes sexuels. Mais loin de montrer le signe d’une éventuelle déstabilisation, le jeune prodige s’abandonne avec grâce faisant entièrement confiance à celui qui le filme.

Quant à Mr Peabody, ce n’est autre que le grand Walter Borden qui prête ses traits et son élégance au vieux monsieur de 82 ans. Sa longue carrière de comédien a été saluée au Canada et partout dans le monde : il a joué entre autres dans Harlem Duet , Cat on a Hot Tin Roof , Electra, Hamlet , ou encore Driving Miss Daisy . A la télévision et au cinéma, on a pu le voir dans A Dark Matter , Nurse.Fighter , Boy , Feast of All Saints , Lexx et The Event . « Walter Borden est un gentleman qui a vécu plein de choses, un peu un dandy aussi, raconte Bruce Labruce. Il est très lettré, il a étudié Shakespeare à Stratford pendant 5 ans. Et je ne voulais pas seulement prendre un acteur qui avait 80 ans mais aussi qu’il soit gay. Je voulais un acteur qui puisse comprendre la position du personnage. Il est vieux et seul, sa famille l’a abandonné. Il est d’une génération particulière, où il n’y a pas vraiment d’assistance pour les personnes âgées gays. » Un soutien tant espéré que Lake lui apportera.

La complicité entre les deux acteurs fait aussi la réussite du film car quoi de plus difficile que de faire croire au cinéma à l’idylle naissante entre un jeune homme et un vieux monsieur. Mais Walter Borden dans sa générosité et son incroyable charisme se laisse volontiers dénuder et croquer sous le regard attentif de son bel amant et celui admiratif du réalisateur. Il apporte également une touche de second degré grâce à son humour et une certaine tendresse à fleur de peau à ce film qui lui rend hommage.

L’esthétique de la discrétion

Loin de vouloir provoquer le spectateur par des images pornographiques trash et parfois embarrassantes, Bruce Labruce en réalisant   Gerontophilia    avait dans l’optique de capter un large public. Ainsi si le sujet est assez délicat à porter à l’écran, le réalisateur arrive à aborder le fétichisme de Lake pour les vieilles personnes de manière subtile. Rien n’est montré à l’écran, tout est suggéré, hormis quelques scènes de nudité dont le prosaïsme et la crudité ne transparaissent qu’avec délicatesse. C’est seulement sur le papier que les corps nous sont dévoilés, car Lake, dessinateur à ses heures perdues, nous expose artistiquement à travers ses croquis ces corps ridés et atrophiés qu’il se plaît tant à admirer. Son regard pur et innocent ravive leur beauté ; mis en scène dans des poses tantôt sérieuses tantôt érotiques, ces enveloppes de chair en souffrance semblent se réveiller d’un long sommeil.

Bruce Labruce filme admirablement bien l’éveil des sentiments. Le désir et l’attirance de Lake pour ces grands-pères peu reluquants s’expriment à travers des gros-plans sur les différentes parties de son visage : le regard dans le vague, la bouche humide et ouverte, les narines dilatées, … Dans un halo de lumière et sur une musique onirique, le jeune homme libidineux se laisse emporter. Le spectateur sans voix et dans l’incompréhension totale, arrive finalement grâce à des images subtilement suggérées ainsi qu’à des dialogues tout en justesse et retenu, à admettre et concevoir cet amour peu commun entre un adolescent et un vieillard.

Bruce Labruce en sublimant l’obscénité des corps et faisant passer une histoire d’amour à contre-courant pour une relation normale réussit son pari de faire dire avec discrétion les plus troublantes vérités.

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