Le temps scellé, Andrei Tarkovski, le 3 avril aux Editions Philippe Rey

Les éditions Philippe Rey publient un livre du réalisateur Andreï Tarkovski, Le Temps scellé, paru en 2004 aux éditions Cahiers du Cinéma, indisponible à la vente depuis. Tarkovski avait pris l’habitude de rédiger des notes de travail pendant le tournage de ses films (Andreï Roublev, Solaris, Le Miroir, Stalker). Elles nourrissaient sa réflexion sur le 7e art. Peu avant son décès en France, Andreï Tarkovski, exilé en Italie depuis le tournage de Nostalghia en 1983, rassemble ses écrits pour composer un livre qui dresse le bilan autant de son parcours artistique que de l’évolution des formes cinématographiques.

Plus qu’une réflexion critique sur le cinéma, le temps scellé est d’abord un cri de révolte qui s’ouvre avec des lettres d’amour. Andreï Tarkovski, fils d’un poète (Arseni Tarkovski), intellectuel broyé par la machine étatique soviétique, veut crier au monde son amertume d’avoir été incompris par les élites de son pays… alors il insère dans le fil de sa pensée des extraits de lettres de spectateurs plein de gratitude, émus par Le Miroir, film jugé abscons par la critique russe: « J’ai vu votre film quatre fois en une semaine (…) Tout ce qui me tracasse, tout ce qui me manque, tout ce à quoi j’aspire, tout ce qui me révolte, tout ce qui me donne la nausée, tout ce qui m’étouffe, tout ce qui m’éclaire et me réchauffe, tout ce qui me fait vivre ou qui me tue, tout cela, comme dans un miroir, je l’ai vu dans votre film. Pour la première fois, un film était devenu pour moi une réalité. Voilà pourquoi j’y retourne. Pour vivre par lui et en lui… » (page 20 de la présente édition)

Le temps scellé est le livre d’un homme qui, n’attendant plus rien, se retrouve complètement libéré de ses peurs… La conscience du temps qui passe -et donc d’une mortalité inéluctable- est l’un des thèmes chers à Tarkovski. Plus qu’un media visuel, le cinéma, pour le réalisateur, est une expérience temporelle. Dans un article paru en 1981 dans la revue Positif , Tarkovski écrivait en réponse aux critiques adressées à Andy Warhol pour son film Sleep (long de 8 heures, sorti en 1963): « On peut s’imaginer un film sans acteurs, sans musique, sans décors et avec juste la sensation du temps qui s’écoule dans le plan. Et ce serait du véritable cinéma. » Contrairement au créateur de la Factory qui a filmé l’Empire State Building en plan fixe depuis le coucher du soleil jusqu’au noir complet dans Empire , l’artiste russe ne s’est pas contenté de matérialiser le temps via de longs films. Animé d’un fort sentiment mystique, Tarkovski prétendait, avec Le Miroir par exemple – récit de plusieurs âges d’un homme- faire se rencontrer plusieurs échelles temporelles: individuelles (existence de son héros), communautaires (histoire de la Russie) et métaphysiques (temps qui se dérobe, s’accélère, existe hors du monde terrestre).

Dans Stalker , les héros étaient confrontés à l’existence d’une chambre, hors du temps, qui exauçait tous les vœux. Pour y accéder, ils devaient être guidés par un passeur, le Stalker

Le réalisateur n’hésite donc pas à dénoncer les travers d’une production cinématographique, de plus en plus tournée vers l’ entertainment , qui le révulse complètement. Pour Tarkovski, réaliser un film procède d’un véritable accouchement spirituel. La proposition artistique de l’auteur est radicale, sans compromis, excluant de nombreux genres de films; elle pourra rebuter. Tarkovski écrivait ainsi: « Quand on parle de genres au cinéma, il s’agit en général de productions commerciales, tels que la comédie (…), le western, le drame psychologique, le policier (…) Mais est-ce que tout cela a quelque chose à voir avec l’art ? Ce sont plutôt là des produits de consommation, hélas aujourd’hui la forme de cinéma la plus courante. » (page 180)

Tarkovski ne défend pas un cinéma élitiste, réservé à des individus possédant les clefs culturelles et intellectuelles nécessaires à sa compréhension et surtout son appréciation. Le propos du réalisateur, complexe et passionnant, dépasse largement l’opposition habituelle cinéma d’auteur et cinéma pop-corn. Le cinéma a pour vocation de faire advenir des univers, si singuliers, qu’ils ne peuvent être enfermés dans des genres. Ainsi, Charlie Chaplin (l’un de ses maîtres) ne fait pas de la comédie, mais du Chaplin: « Chaplin ne joue pas. Ces situations particulièrement idiotes, il les vit. Il en fait organiquement partie. » (page 181) Et Tarkovski défend donc son droit à faire du Tarkovski, à confondre réalité et fiction, vie personnelle et création artistique…

Puisqu’il s’agit d’être le plus sincère possible en créant de l’illusion, on comprend donc les griefs du réalisateur contre les acteurs et les metteurs en scène de théâtre, souvent brocardés dans Le Temps Scellé. Le cinéma, pour Tarkovski, se doit d’être tout le contraire de la représentation, de l’adaptation fidèle au texte, il doit insuffler la vie à un univers partagé par le réalisateur et certains spectateurs, il institue une communion d’âmes. La spiritualité, si prégnante dans les films de Tarkovski, irradie sa réflexion, souvent lyrique et toujours très érudite. De nombreuses figures tutélaires sont convoquées pour légitimer les assertions, souvent catégoriques mais qu’importe… Le propos, stimulant, pose de véritables questions sur le statut de l’image ou la liberté de l’artiste. Tarkovski écrit : »Comme l’a écrit Gogol, l’image a pour vocation d’exprimer la vie elle-même, et non des concepts ou des réflexions sur la vie. Elle ne désigne pas la vie, ni ne la symbolise, mais l’incarne, exprime son unicité. » (page 132)

Pour autant, même s’il prône un cinéma qui traduirait une certaine vérité, Tarkovski ne jette pas les procédés techniques aux orties. Pour lui, rien de moins réel qu’un cinéma qui s’efforce d’être naturaliste ou documentaire. Le temps scellé examine ainsi le rôle joué par la bande-son, les effets spéciaux ou le montage dans la participation du spectateur à une expérience, qui proche de la vie, est éminemment sensualiste.

Se proposant de « défricher la jungle des possibilités qui s’offrent à un art encore jeune et magnifique, toujours à explorer » tout en s’y retrouvant lui-même « aussi indépendant et libre que possible », Le temps scellé émeut par sa dimension livre-testament et les propos d’écorché vif du réalisateur. Dans les dernières pages, Tarkovski écrivait : « Nous vivons dans un monde d’idées que d’autres ont élaborées à notre intention, et où nous n’avons le choix qu’entre nous développer selon leurs normes, ou nous en écarter et entrer en conflit avec elles d’une manière toujours plus désespérée. » (page 269)

Solaris (réalisé par Tarkovski en 1972), a fait l’objet d’un remake par Steven Soderbergh en 2002.

Ses films exprimaient tous un désir -peut-être quelque peu illusoire et contradictoire- d’une réconciliation avec le monde tout en réaffirmant son individualité envers et contre tous… Tarkovski s’est éteint le 29 décembre 1986 à Paris, peu de temps après son dernier film, intitulé Sacrifice , Grand Prix spécial du jury à Cannes.

Espérons que Andreï Tarkovski ait, dans ses derniers instants, ressenti la paix tant célébrée par son père, notamment dans le poème La Fin de la Navigation. Les deux œuvres, du père et du fils, dialoguaient régulièrement : « Entrés en cale les bateaux s’apaisent, L’eau, se coagulant en encre, pèse, La nuit s’étend sur la blancheur de plomb (…) Et tout s’achève: prise dans les glaces, C’est la sirène ultime qui s’efface. »

Les poèmes d’Arseni Tarkovski ont également fait l’objet d’une réédition aux Éditions Fario (février 2014) sous le titre L’avenir seul.

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