L’étudiant, sortie le 5 mars 2014

Dans le film kazakh L’étudiant, les personnages sont régulièrement filmés sur le pas ou dans l’entre-bâillement d’une porte, hésitant à traverser un espace qui semble infranchissable… Libre adaptation de Crime et Châtiment (de Dostoïevski), L’étudiant instaure un climat lourd de non-dits pour dépeindre une jeunesse écartelée entre deux modèles sociétaux opposés. D’un côté, un capitalisme mafieux qui assume ses pires exactions, de l’autre, une interdépendance basée sur la solidarité et le respect des valeurs culturelles mais qui finit par peser. Sélectionné au Festival de Cannes 2013 (Un Certain Regard et Fipresci)

L’étudiant est d’abord l’histoire d’une parole qui se meurt. Le héros éponyme est un être mutique qui communique uniquement en échangeant des regards… de désapprobation, d’amour, d’admiration ou de résignation avec les personnages symboliques qu’il va croiser sur son chemin de rédemption. Acculé par la faim et la perspective de perdre son domicile, L’étudiant, jeune homme bien sous tous rapports, commet un double meurtre. Basculement dans la folie ou froid calcul qui dérape, le crime de l’étudiant est avant tout symptomatique du malaise sociétal ambiant.

Le film s’ouvre avec un premier incident tragi-comique. Sur un plateau de cinéma, un assistant un peu maladroit ébouillante, en renversant du café, la jeune diva du film. Celle-ci fait alors appel à son mari, un mafieux, pour se venger : le jeune homme est rossé de coups devant toute l’équipe du film dont fait partie notre Raskolnikov kazakh. Le crime de l’épicier et de sa cliente, aussi arbitraire et crapuleux qu’il semble, est un acte d’exploration du monde. L’étudiant en philosophie cherche à comprendre un univers qui se dérobe sous ses pieds: si les puissants sont au-dessus de toutes les lois -morales, légales et religieuses- s’ils ne paraissent pas torturés par la culpabilité ou la honte, qu’adviendrait-il si lui, jeune homme sans le sou, passait également à l’acte ?

Le réalisateur Darezhan Omirbayev a pris soin d’entrecouper son intrigue principale de scènes qui se déroulent à l’université. On y croise deux enseignants aux conceptions morales et philosophiques complètement opposées. Constat amer : une jeune enseignante dynamique fait l’apologie du libéralisme le plus sauvage en s’appuyant sur le darwinisme social qui voudrait que seuls les plus forts survivent. Il revient à un vieux Monsieur un peu usé de défendre une philosophie humaniste devant un groupe d’universitaires complètement apathiques à l’exception du meilleur ami de l’étudiant.

Le réalisateur creuse un peu plus la thématique dostoïevskienne du double et du miroir avec ses personnages secondaires. Le vieux professeur, référent paternel protecteur, est assis devant un tableau constellé de formules mathématiques. Or, Darezhan Omirbayev, fils d’un professeur de mathématiques, admet volontiers sa fascination pour les sciences exactes en citant Otar Iosseliani, cinéaste géorgien : « chaque art sérieux a à voir avec les mathématiques. » Pour l’étudiant en philosophie, le meurtre témoigne paradoxalement d’un désir d’ordre dans un monde saturé de paroles superficielles, vulgaires et tout aussi envahissantes que les inserts de pubs TV dans le film. Mais, à la logique radicale et nihiliste du personnage principal, répond une autre manière de penser, plus dialectique et argumentative, plus philosophique en somme, celle de son meilleur ami, qui passe ses journées à lire, à remettre en cause les enseignements de ses professeurs, à les questionner inlassablement.

Le drame de l’étudiant est, finalement, de ne pas trouver ses mots pour dire son désarroi. Il n’est alors pas étonnant qu’il tombe amoureux d’une jeune femme sourde et muette; elle est la fille d’un poète alcoolique qui écrit dans une langue que plus personne ne parle… La caméra du réalisateur supplée alors à l’absence de parole pour capter, à travers son regard désespéré ou ceux des paysans assistant au martyr d’un pauvre âne victime de la suffisance d’un mafieux (référence directe à un passage de Crime et Châtiment), l’absence de compassion d’élites lancées dans la course à la consommation et au fric.

Lorsque le système politique, économique et social d’un pays vous accule au silence, alors il reste l’écriture (celle de l’étudiant dans les scènes finales, celle du réalisateur) qui se fraie un chemin hors des murs de la prison, traverse les immensités enneigées pour crier le fol espoir d’un printemps, renouveau inéluctable…

Un très beau film qui pose des questions intemporelles et universelles…

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