Lettre d’une inconnue, ressortie le 19 février 2014

Une nouvelle ressortie pour Carlotta qui peut maintenant ajouter à sa longue liste de classiques Lettre d’une inconnue, le très beau film de Max Ophüls. D’un lyrisme échevelé, cette adaptation d’une nouvelle de Stefan Zweig s’illumine des interprétations incandescentes et mélancoliques de Louis Jourdan et Joan Fontaine.

A Vienne, un pianiste vieillissant porté sur l’alcool, reçoit la lettre posthume d’une inconnue qui lui avoue son amour. Il ne se rappelle plus d’elle, elle était pourtant la mère de leur enfant. Lettre d’une inconnue pourrait retracer les différentes étapes d’une relation sentimentale complètement ratée. Mais, en dépit des tourments infligés par Stefan Brand ( Louis Jourdan ), pianiste séducteur, à la pauvre Lisa Berndle ( Joan Fontaine ), en dépit même de la mort tragique de l’amoureuse éconduite, Lettre d’une inconnue demeure une belle histoire.

Il y a d’abord le théâtre de cette passion non partagée: Vienne et ses ruelles nimbées de brouillard. Lisa, à peine sortie de l’adolescence, épie le talentueux musicien Stefan Brand qui vient d’emménager dans son immeuble. La jeune femme, timide et mal dans sa peau, est d’abord transportée par la musique qui s’élève de l’appartement voisin. Stefan ne l’a même pas encore regardée qu’elle est déjà passionnément éprise du bel inconnu. Lisa passe des heures entières à observer et écouter le musicien. Ultrasensible, elle emmagasine en elle-même, comme une véritable éponge les sentiments tumultueux qui caractérisent l’existence tourmentée de Stefan. Génie du clavier, Brand est un homme volage qui trompe son ennui dans la boisson. Mais, au lieu d’être rebutée par les vices de son beau voisin, Lisa nourrit le fol espoir qu’elle sera celle qui le sauvera de ses excès.

C’est bien connu, les histoires d’amour tragiques sont magnifiées par les séparations difficiles: la première d’entre elles intervient alors que Stefan n’a pas encore remarqué Lisa. La jeune femme est contrainte de quitter Vienne pour suivre sa mère qui refait sa vie avec un commerçant originaire d’une ville de garnison. L’élégance de Vienne fait place aux flonflons et aux hymnes militaires. Lisa est promise à un bel officier, également mélomane, mais la jeune femme fait capoter son mariage en avouant à son fiancé l’amour qu’elle éprouve pour Brandt… qu’elle n’a pas revu depuis de longues années ! Retour à Vienne.

L’idée de génie de Max Ophüls est d’avoir finalement fait de son héroïne introvertie et vertueuse la véritable créature diabolique de l’histoire. Certes, Brandt est dépeint, un peu plus loin dans le film, comme une épave ayant raté sa carrière musicale mais, l’évolution de son personnage est cohérente avec ses traits caractéristiques. Lisa, quant à elle, passe par plusieurs stades : la jeune femme timorée et bégayante se meut en séductrice prête à tout pour assouvir sa passion pour Brandt, puis en mère et épouse respectable, avant de se laisser complètement consumer par son obsession.

Le retour à Vienne s’articule en deux temps : Lisa devient modèle et gagne son indépendance. Elle repart bientôt sur les traces de son amour passé. Le couple n’est réuni que pour une seule nuit. Max Ophüls étire en longueur la fameuse soirée de séduction pour en signifier le caractère pivot. Mais qui des deux a-t-il piégé l’autre ? Lisa espionne Brandt, qui, avide de reconnaissance, se laisse prendre au piège de la dévotion. Il ne voit qu’une énième admiratrice dans cette belle inconnue. Par petites touches, Ophüls traduit le caractère malsain et prédateur des sentiments de Lisa. Certes, Brandt épuise tout son attirail de trucs: la balade dans le parc à la nuit tombée, la soirée à la fête foraine, la danse avec orchestre privé, la rose blanche offerte comme gage de pureté… Mais, les dialogues font entendre un autre type de sérénade. Brandt ne cesse de répéter qu’il ne connaît rien de Lisa alors qu’elle semble tout savoir de lui. Le pianiste est loin de se douter qu’il est l’objet d’une obsession sans limites depuis de longues années.

L’existence des deux héros sera à jamais marquée par ce moment d’intense bonheur: Brandt abandonne Lisa, filant en train vers un ailleurs qu’il pense meilleur, ne se doutant pas qu’il va devenir père. La présence de l’enfant, bientôt sacrifié dans une autre scène de train ô combien symbolique, n’est qu’un ressort dramatique de plus, censé souligner la déchéance de Lisa, héroïne punie d’avoir trop aimé. Alors qu’elle est parvenue à refaire sa vie auprès d’un militaire compréhensif -il a adopté l’enfant de Brandt, Lisa recroise son amour de jeunesse à l’opéra. L’ex-pianiste n’est plus que l’ombre de lui-même. Toutes les conditions sont réunies pour que la machine se remette en marche. Lisa joue les belles mystérieuses, elle rêve de sauver Brandt qui lui ne demande rien, à part peut-être boire et assouvir ses désirs sexuels.

Les dernières scènes montrent l’agonie morale de Lisa, qui reçoit comme une claque au visage le cynisme et la superficialité de Brandt. Mais, la lecture de la fameuse lettre, loin de faire passer le pianiste pour le méchant de l’histoire, souligne un peu plus la folie de Lisa qui écrit: « C’est à toi seul que je veux m’adresser ; c’est à toi que, pour la première fois, je dirai tout ; tu connaîtras toute ma vie, qui a toujours été à toi et dont tu n’as jamais rien su. Mais tu ne connaîtras mon secret que lorsque je serai morte, quand tu n’auras plus à me répondre, quand ce qui maintenant fait passer dans mes membres à la fois tant de glace et tant de feu m’aura définitivement emportée… ».

L’adaptation cinématographique de Lettre d’un inconnue est une réussite car le réalisateur évite l’écueil du film mélodramatique larmoyant et moraliste dans lequel il aurait pu se fourvoyer. La réalisation d’Ophüls est servie par un magnifique duo d’acteurs : Louis Jourdan, très juste, en séducteur désinvolte, et Joan Fontaine qui prête ses traits de madone triste à un personnage de femme dangereusement énigmatique.

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