Ceuta, douce prison

Le film suit tour à tour plusieurs migrants en transit dans la ville espagnole de Ceuta, enclavée au nord du Maroc. Leurs trajectoires se croisent, guidées par un rêve commun : l’Europe. Ils se retrouvent aux portes du vieux continent, dans un centre d’accueil pour migrants, attendant de savoir s’ils vont être renvoyés chez eux ou s’ils vont pouvoir obtenir le précieux “laissez-passer » qui leur ouvrira les portes d’une Europe fantasmée.

Jonhathan Millet et Loïc Rechi filment l’attente. La souffrance d’une vie, ramenée à un point d’interrogation : et demain ? Les espoirs sont mis en pause, les rêves reportés au lendemain ; seul pèse le présent.

Le film se construit sur plusieurs personnages : africains pour la plupart, ils ne rêvent que d’une chose ; atteindre l’Europe. Une Europe fantasmée, rêvée, qu’ils n’entraperçoivent que depuis les rivages de Ceuta, ville espagnole sur terre marocaine. Très vite, c’est la déception qu’ils discernent à travers la brume marine ; car les difficultés ne sont surmontées que pour mener à d’autres embûches, inlassablement. Ce morceau d’Europe au sein du Maroc, hors de l’espace Schengen, est loin d’être le graal tant espéré. Véritable prison à ciel ouvert, les migrants sont parqués au sein de la ville, la mer hostile d’un côté, les barbelés infranchissables de l’autre.

Les deux réalisateurs laissent parler leurs personnages ; ils prennent le temps de se faire accepter, ils laissent la caméra s’intégrer au sein du groupe, en immersion totale. En résulte une proximité étonnante avec les migrants, qui se défont de leur méfiance pour se livrer peu à peu. De déceptions en désillusions, mais toujours avec une volonté de fer, ils racontent chacun leur histoire.
Les longs plans sur chaque personnage de dos, dont l’on suit les déambulations à travers la ville tandis qu’ils se racontent, donnent le rythme du film. Ponctués par des plans sur les différentes facettes que peuvent prendre le rivage, la mer et cet horizon européen, le film trouve son rythme. Il parvient à mettre en scène le paradoxe qui sous-tend les rapports entre migrants ; Ceuta est à la fois le soulagement d’entrer enfin sur un territoire européen, après un trajet inhumain et infini, mais elle représente aussi un entre-deux. Elle est à la fois l’arrivée et la transition ; elle est un passage toujours trop long. Les migrants attendent des mois, des années pour certains, dans cette ville où rien ne peut être construit, où le seul travail possible est de laver les voitures ou faire la circulation dans une ville trop calme. Ce mélange de désoeuvrement et de désemparement est illustré dans une très belle séquence, simple et puissante, d’un somalien qui chante son parcours tandis qu’on le voit tenter de réguler la circulation sur un parking désert.
Les deux cinéastes parviennent à éviter tout pathos en n’intervenant jamais directement ; très peu de musique, pas de voix-off, pas d’adresses directes à la caméra, qui sait se faire oublier pour laisser place aux migrants.



Rencontre avec les deux réalisateurs, Loïc H. Rechi et Jonathan Millet, ainsi qu’avec Guy et Simon, deux personnages du film.



L’avenir des personnages et la vie à Ceuta

Guy : Maintenant je travaille, je suis restaurateur à Paris… Enfin je me débrouille…
Comment j’en suis arrivé là : c’était pas facile, mais quand tu es dans le centre à Ceuta, soit on te donne un laissez-passer, soit on t’expulse. Moi on devait m’expulser mais mon ambassadeur ne s’est pas présenté ; du coup j’ai été relâché.

Loïc : Ceuta ne fait pas partie de l’espace Schengen donc il n’y a pas de libre circulation des individus. Ils se retrouvent dans un centre de rétention à ciel ouvert, où les migrants sont tributaires d’une décision du gouvernement espagnol. C’est leur grande peur en fait ; qu’on les renvoie dans leur pays après avoir passé plusieurs années dans Ceuta.
Après ils savent que certains pays ont des accords d’expulsion avec l’Espagne, comme les camerounais. Guy et Simon sont tous les deux ressortissants du Cameroun et ils sont rentrés en disant qu’ils étaient centrafricains et gabonais. Dans la mesure où il n’y a pas d’accord bilatéral d’expulsion, il n’y a pas d’ambassadeur qui pouvait venir le chercher et l’Espagne est tenue, au bout de 60 jours, de les relâcher.

Pour ceux qui obtiennent le laissez-passer, c’est surtout un leurre qui permet de ne pas passer par la case centre de rétention, mais ca ne change rien au fait qu’on n’est jamais qu’un clandestin une fois en Europe.
Le laissez-passer vous mène dans un autre camp de détention en Espagne, où votre cas repart administrativement à zéro.



L’incertitude

Jonathan : Le film laisse volontairement le flou sur les procédures. On a voulu faire le film du point de vue des migrants, en étant dans une totale désorientation
On navigue à vue, avec des informations qui se propagent par rumeur, qui sont difficiles à obtenir et à vérifier. Même nous, avec toutes les connaissances qu’on a pu avoir et en parlant espagnol – ce qui n’est pas le cas de la plupart des personnages sur place – on a eu énormément de mal à avoir les informations, quand elles n’étaient pas contradictoires. Les migrants donneraient tout pour avoir des réponses à leurs questions : qu’est ce qu’on fait la ? Pendant combien de temps ? Qui a le droit de passer et pourquoi ?
On voit un personnage comme Nur, journaliste somalien qui a été persécuté et qui fuit un pays en guerre ; il a toutes les justifications pour avoir légalement l’asile. Mais personne ne parlait sa langue, ni même l’anglais, et il n’a pas pu se faire comprendre.
Il n’a jamais eu d’interlocuteur pour lui donner les clés de compréhension pour sa demande d’asile.


Le rôle du film

Jonathan : Le film ne pourra pas faire évoluer les choses, ce serait beaucoup dire, mais on est content que notre film ait pu se propager. Des associations avec qui on travaille le diffusent.
C’est une des raisons qui nous a poussé à aller filmer a Ceuta : personne n’a jamais vu ce mur incroyable, financé par l’union européenne. Peu de gens entendent parler de Ceuta et encore moins de ce mur ou de cette idée de ville prison. Notre travail commence vraiment à donner cette possibilité de montrer ce qu’il se passe. Et ce qui peut en découler après, ce n’est plus trop de notre fait. On aimerait bien changer le monde par les films mais si on peut commencer à les montrer c’est déjà beaucoup !
On a eu pas mal de projections dans les films traversés par des groupes de migration, au Cameroun : ça nous semblait très important. Pas du tout pour que les migrants ne partent pas sur la route, mais pour qu’au moins ils le fassent en ayant toutes les clés en main, avec le maximum d’infos.

Les autorisations de tournage

Jonathan : Il y avait plus de 1000 personnes dans un centre qui a une capacité d’accueil de 500. C’est un centre qui est pensé pour être une sorte de pension migratoire. Il y a des cours d‘espagnol, des cours d’informatique, des cours de civilisation… Mais à ce moment-là, le centre était en surcapacité, donc tous les cours sautent, les salles de cours sont réquisitionnées pour être transformées en dortoir. Du coup on ne nous a pas autorisé à filmer au sein du centre.

Guy : Eux venaient pour filmer mais pour nous c’était pas évident ; je n’ai pas accepté facilement qu’ils me filment. On a appris à se connaître, tout le monde n’aurait pas réagit comme nous mais finalement on s’est ouvert, on les a laissé nous filmer. J’ai accepté car je me suis dit que peut-être, à travers moi, on comprendra comment ca se passe, comment les gens vivent là-bas. C’était pas évident : c’est une ville prison. Tu te lèves le matin, tu sais pas si les policiers vont t’emmener dans un centre de détention. Tu ne peux pas faire un programme sur ta vie. Peut-être que tu vas rentrer en Afrique le jour même ; c’est une vie de survie. Avec des points d’interrogation.

Jonathan : On a fait le choix d’une grosse caméra pour ne pas se cacher justement.
On ne voulait pas qu’on pense qu’on faisait des images cachées. Ca nous a plutôt servi ; tout le principe du film c’est de raconter des récits de vie, de raconter la migration à travers des personnages et des récits forts.
On a attendu un long moment avant de sortir la caméra, pour nouer une vraie relation avec les migrants. On a pris le temps qu’il fallait, on voulait caméra très proche de ceux qu’on voulait filmer

Guy : Au début je trouvais ca bizarre, deux jeunes français qui veulent nous filmer… je trouvais ca louche. On pensait que c’était des indics, des gens qui venaient prendre des informations pour peut-être les revendre… On pouvait pas leur faire confiance au début, avec tout ce que l’on vivait, c’était pas évident de s’ouvrir. Plus je les voyais et plus je me disait que finalement c’était peut-être un beau projet, et on faisait connaissance… C’est ca qui a permis que je m’ouvre. Pour certains dans le centre, je suis devenu un traitre ; pour eux c’était pas normal que je participe. Mais moi j’avais vu qui ils étaient, et ce que les autres pensaient, c’était pas important. Je ne voyais que demain ; et finalement, aujourd’hui, on va dire que le résultat est là !


Si c’était à refaire ?

Guy : Même pour un milliard je ne le referai pas. Je ne conseillerai jamais à quelqu’un de le faire. J’ai vécu un an et 3 mois de galères, de suspicions… je peux pas conseiller à quelqu’un de vivre ca. T’es seul devant ton destin, personne n’est là pour t’aider.
Quand je me suis retrouvé à Ceuta, j’étais vraiment dans un moment de déprime.

Jonathan : On a vraiment voulu suggérer qu’ils sont enfermés dans une prison, ils ressassent tous les traumas qu’ils ont vécu. Ils sont là pour une durée très longue, et avant d’arriver ils ont déjà parcouru la moitié de l’Afrique, ils ont traversé des déserts, se sont fait pourchasser par la police, on leur a jeté des pierres, ils se sont fait refoulé des pays, tabassé, ils ont vu de nombreuses personnes mourir, sont arrivés sur un bateau gonflable…

Guy : C’est très dangereux. Après quand tu as un rêve et que tu veux le réaliser, ça peut valoir le coup de risquer.

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