La rosée des cieux, Atsunori KAWAMURA

Le festival Kinotayo se poursuit hors région parisienne dans les salles partenaires (à Metz, Strasbourg, Cannes, Le Cannet et Saint-Malo) L’occasion de découvrir ou revoir certains des films de cette huitième édition. Quant au palmarès, annoncé lors de la cérémonie de clôture, le voici: A Story of Yonosuke de Shuichi Okita (Soleil d’Or du public), Black Dawn de Kentaro Horikirizono (Prix de la Presse) et The Drudgery Train de Nobuhiro Yamashita (Prix Canon de la Meilleure Photographie) Kinotayo propose chaque année un panorama du cinéma japonais contemporain dans toute sa diversité; du drame trash, Bozo, au thriller-film d’espionnage Black Dawn en passant par des documentaires, Japan Lies (qui retraçait la carrière de Kikujiro Fukushima, photojournaliste âgé de 90 ans encore en exercice) ou La Rosée des Cieux, sublime portrait de Yoshiko Tatsumi, cuisinière de 88 ans.

Yoshiko Tatsumi est une cuisinière qui déplace les foules au Japon. Son secret ? Des soupes au goût incroyable qu’elle a sauvées de l’oubli. A presque 90 ans, Yoshiko ne se contente pas de donner des cours de cuisine auxquels se pressent femmes au foyer, cadres dynamiques ou personnels hospitaliers. Elle milite pour une agriculture raisonnée et naturelle. Le Japon importe la plupart de ses produits agricoles et Yoshiko est persuadée qu’il pourrait augmenter sa production annuelle à condition d’enseigner aux plus jeunes l’amour de la Nature, préalable à toute alimentation équilibrée et agriculture « durable. » Le film nous montre donc Yoshiko aux fourneaux, chez elle, dans sa cuisine privée, puis dans la grande salle qu’elle a aménagée pour faire cours mais aussi dans les écoles primaires japonaises. Depuis 2004 et le lancement du programme Daizu Hyakutsubu Undo wo Sasaeru Kai , plus de trois cent établissements contribuent à la production de graines de soya, les enfants étant responsables de la récolte de A à Z.

Yoshiko intervient aussi dans les hôpitaux japonais où elle encourage le personnel soignant à préparer lui-même des soupes à destination des patients. Pour cette cuisinière infatigable, l’alimentation n’est pas uniquement nutritionnelle, c’est un véritable acte d’amour qui doit être communiqué au plus grand nombre. Entrecoupé d’entretiens directs avec Yoshiko et illustré de nombreuses photographies en noir et blanc, le film s’attache aussi à percer l’énigme de cette femme qui perdit son mari à la guerre, trois semaines après s’être unie à lui et qui restée veuve toute sa vie.

Le film fait donc voyager le spectateur dans l’histoire du Japon, du début du vingtième siècle à l’effroyable catastrophe de Fukushima . Le récent tsunami est également dans les mémoires des interlocuteurs de Yoshiko tout au long du film et ces divers échanges donnent de la profondeur à ce qui aurait pu rester un banal portrait. Libre au spectateur occidental d’adhérer -ou non- au bricolage philosophico-spirituel qui transparaît à plusieurs reprises mais soulignons le caractère résolument moderne de la démarche de Yoshiko. Au temps de la surconsommation, de la crise économique, et des campagnes publiques de prévention contre les maladies liées à une mauvaise alimentation, le message de Yoshiko est simple. Le repas est peut-être le seul moment où l’être humain peut exercer une forme de souveraineté et de liberté absolue: en se préservant un espace d’intimité et de convivialité avec les personnes qu’il aime, en choisissant ses aliments, en exerçant sa créativité et en offrant de l’affection, tout naturellement.

Ce n’est pas tant un retour à la terre, complètement utopique, que prône Yoshiko qu’une relation privilégiée à la Nature, sous quelque forme que ce soit. Le film, construction poétique en soi, convoque plusieurs types de rencontres magiques avec la Nature: à travers les petites mains des enfants qui récoltent la rosée du matin, face à la mer avec cette vieille dame lépreuse isolée du reste du monde pendant des décennies, dans les bois avec les bucherons qui préparent les troncs des chênes qui serviront d’hôtes aux champignons shiitake

L’une des plus belles médiations est sans nulle doute celle qui nous est offerte par l’artiste Kôichi Kurita qui depuis des années parcourt le Japon, d’île en île, pour ramasser des petits tas de terre… En attendant que La rosée des cieux (projeté au festival de San Sebastian, au Warsaw Film Festival et à Kinotayo) ne trouve un distributeur en France, vous pouvez admirer l’oeuvre de Kôichi au centre d’art contemporain de l’Abbaye de Maubuisson à Saint-Ouen l’Aumône (95). Il y exposera à partir du mois de mars 2014.

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