A world not ours

Vendredi 29 novembre, 20h30.
Avant-première du film A World Not Ours de Mahdi Fleifel et soirée d’ouverture du festival Proche-Orient : Ce que peut le Cinéma.
Le cinéma Les 3 Luxembourg accueille le festival depuis 2003. Il est aussi, à l’heure de cette avant-première, la seule salle française où le film sera projeté à partir du 4 décembre.
Donnez raison à ce cinéma, seul contre tous, car oui, un film documentaire palestinien peut être à la fois drôle, émouvant, instructif et accessible à tous.

C’est la prouesse que réalise Mahdi Fleifel dans son premier long-métrage ; il nous entraîne au sein du camp de réfugiés palestiniens d’Ain el-Helweh, au Sud du Liban, où il a grandi, vécu, quitté et où il retourne pour nous aujourd’hui. Il commence par situer géographiquement le camp très précisément ; car oui, la question des réfugiés palestiniens est bien la terre, le territoire. Sa situation, ses limites, ce qui l’entoure et ce qui la constitue.
Sur fond de musique jazz, le réalisateur nous explique que sa famille vient de ce camp, que lui-même y a vécu une partie de son enfance avant de migrer vers le Danemark. Il nous introduit son histoire par le biais d’images d’archives tournées par son père et grâce à une voix-off, la sienne, qui commente de manière très ordinaire ces images extra-ordinaires. Si Mahdi et son frère ont grandi avec la même culture populaire, regardant les cartoons et imitant Mickael Jackson, ils ont aussi évolué au sein de groupes d’enfants dont la moitié ont un pistolet à la main. Ici, les enfants jouent à la guerre avec de vraies armes. Là, un jeune raconte avec une indifférence marquée par l’esquisse d’un sourire l’assassinat d’un homme du camp.

Mahdi Fleifel nous offre un formidable regard sur ce camp de réfugiés, doublé du poids historique et narratif des images d’archives familiales. Il parvient à donner une légèreté qui nous fait pourtant mesurer l’ampleur du drame latent qui cimente le camp de réfugiés.
La réussite du film tient sur ses personnages ; hauts en couleurs, attachants et étonnants, Mahdi Fleifel monte son film autour de son grand-père, son ami Abu Eyad et son oncle Saïd. Chacun pose à sa manière la question de l’identité d’un homme au sein d’un peuple, et celle d’un peuple au sein d’une nation. Quelles racines peut revendiquer un peuple égaré entre entre un territoire perdu, un présent confiné, marqué par l’attente, et un futur plus qu’incertain ?

Le cinéaste met en scène le traumatisme du déracinement, la reconstruction provisoire douloureuse et les espoirs de ces personnages qui semblent s’être immobilisés, dans l’attente d’une délivrance impossible, d’une liberté perdue.
Personnage fort du film, le grand-père attend toujours un retour en Palestine mais illustre en même temps la contradiction principale des réfugiés. Il a construit sa vie dans le camp. Et dans l’attente d’un retour impossible, il a transformé le provisoire en permanent.
L’oncle Saïd s’est peu à peu détaché de la réalité depuis la mort de son frère, tué par des soldats libanais. Il se réfugie auprès d’une colonie de poussins qu’il garde bien précieusement dans un enclos, sombrant dans une folie libératrice et pour lui inévitable.
Si Mahdi Fleifel a pu sortir du camp dès son enfance, la situation est autrement plus compliquée pour son ami d’enfance Abu Eyad. Condamné à vivre une vie sans liberté, parqué au sein du camp, il est le représentant de sa génération, perdue, désœuvrée, sans travail ni espoir. Les autorités libanaises refusent de leur reconnaître des droits et les considère comme des étrangers.

Mais si Mahdi Fleifel nous fait prendre conscience de ce qu’est la vie d’un camp de réfugiés palestiniens, il le fait avec un humour emprunt de tendresse envers son peuple. Il explique comment le camp d’Ain el-Helweh était un véritable Disneyland pour lui étant enfant ; il nous raconte la vie quotidienne, la coupe du monde fédératrice, l’enfance étonnament pleine de naiveté et d’insouciance qu’il a pu avoir. C’est lorsqu’il a quitté le camp pour le Danemark que son regard a changé. Il y est revenu quelques années plus tard y passer l’été ; il était devenu étranger. C’est précisément ce regard à la fois familier et étranger qu’il peut avoir sur le camp qui rend le film si profond. A la fois personnel et général, Mahdi Fleifel mêle petite et grande histoire pour réaliser un film très éloigné de l’idée que l’on peut avoir d’un documentaire palestinien.





Bilan de la rencontre après la projection – Discussion avec le public, Mahdi Fleifel, réalisateur et Leila Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’UE.

Mahdi Fleifel :

Pourquoi j’ai eu envie de raconter cette histoire ? Quand mes parents ont déménagé au Danemark, j’ai été à l’école danoise. Quand je revenais après les vacances, on se racontait nos vacances entre camarades. Aucun de mes amis danois ne comprenait de quoi je parlais. Or pour moi, Ain el-Helweh était le centre du monde.

Plus tard, j’ai grandi et j’ai visité le Liban, j’ai rencontré des gens dans les bars, les cafés ; ils n’avaient jamais été à Ain el-Helwey ! Comment se fait-il qu’ils n’y soient jamais allé ? C’est en bas de la rue ! Si vous voulez y entrer, c’est possible. C’est compliqué entre les palestiniens et les libanais, car le Liban est un petit pays, mais les partis font tout pour écarter les palestiniens de l’échiquier politique. Souvent, ils disent qu’ils protègent le droit de retour des palestiniens en ne leur donnant pas la nationalité libanaise. Il y a plein de lois faites comme ça, sous prétexte de nous protéger.
Mais je suis plus intéressé par les histoires humaines que par les faits historiques. Ce qui m’intéressait, c’était de raconter mon histoire, en tant que fils de réfugié palestinien, et celle de toute ma famille.

Je sais que les gens se disent « encore un documentaire palestinien ». J’ai moi-même vu plein de documentaires palestiniens, et j’ai atteint un point de saturation ; je ne peux plus les voir ! Avec une voix off qui prend le ton d’une victime, de la musique datée, des oliviers… Nous connaissons tous ces images, mais on a plus besoin de les répéter. En tant que palestinien, c’était important pour moi de faire quelque chose différent, qui ne réponde pas à ces clichés.

Intervention de Christiane Hessel :

Quelque chose m’a beaucoup frappé dans ce film, c’est le problème de la violence qu’engendre la non-activité des hommes. Je pense surtout à Gaza, où les hommes deviennent fous et très violents au sein des familles. C’est un des problèmes majeurs que rencontre notamment la jeunesse.
C’est vraiment un problème sur lequel il faut se pencher, par le biais de centres pour les jeunes en dehors des temps scolaires, pour apaiser et dominer ces problèmes.

Mahdi Fleifel :

C’est une observation importante. Le sentiment d’impuissance dont la jeunesse fait preuve, comme Abu Eyad par exemple, crée un sentiment de frustration qui mène à un sentiment d’auto-annihilation. A travers l’histoire, en tant que palestiniens, notre combat a été plutôt un combat pour retrouver notre visibilité. Les forces existantes ont toujours nié notre existence. Cela a mené à des moyens extrêmes ou violents pour affirmer notre existence. C’est un dilemme : vous êtes impuissant mais vous avez envie de hurler.

Question d’un membre du public :

Il y a beaucoup de références aux dessins de Naji al-Ali. Comment est-il perçu au sein du camp de Ain el-Helwey ?

Mahdi Fleifel :

Naji al-Ali est le Bob Marley de la Palestine. Je pense que pour beaucoup, il était un guide, il montrait la vérité de ce qui compte vraiment. J’aimerais beaucoup faire un film sur lui ; si sa famille m’en donne la permission, c’est mon rêve de faire un film sur lui. Beaucoup de gens pensent le connaître, mais il y a beaucoup de choses sur lui qu’on ne connaît pas. Son histoire pourrait vraiment aider à écrire l’histoire de beaucoup de palestiniens.

Leila Shahid :

Pour terminer, je voudrais dire un mot sur ce festival. J’ai rencontré Janine Halbreich en 1976, elle avait commencé le premier festival israélo-palestinien à Royan. Elle a reprit le festival de nombreuse année, et a posé la question : que peut faire le cinéma ? Je pense que c’est une très belle question. Le cinéma s’est imposé comme le meilleur discours sur la Palestine, plus que tous les discours politiques. Ce que nous avons vu à travers la sensibilité de Mahdi est tellement vrai… il nous a fait entrer dans quelque chose que tous les discours du monde n’auraient jamais réussi à faire. Je pense vraiment que le cinéma a beaucoup fait. Après chaque projection, plusieurs personnes viennent nous dire : pour une fois je comprends vraiment ! Parce qu’il a raconté l’histoire personnelle, et pas l’histoire collective. Nous les palestiniens, on a un énorme défaut : on pense que c’est honteux de parler à la première personne du singulier. Tout est collectif ; c’est honteux de dire  »je »,  »j’ai vécu »,  »j’ai souffert »… je pense que la génération de Mahdi s’est débarrassé de ce complexe, d’une pudeur mal placée. Je crois que le cinéma en particulier peut vraiment jouer un rôle très important pour montrer et approfondir la complexité de cette question.




<img2112|left>Le film ouvre le festival Proche-Orient, Ce que peut le Cinéma , festival qui place le 7e art au cœur du dialogue. Chaque film est propice à l’échange, de nombreux cinéastes seront présents pour présenter leurs films, et des historiens, spécialistes du Moyen-Orients et chercheurs sont invités à enrichir les débats. Le festival permet d’ouvrir un dialogue entre cinéastes palestiniens et israéliens, et de placer plus généralement le cinéma au cœur d’une discussion sur les problématiques actuelles du Moyen-Orient.



Retrouvez les horaires des séances et les débats sur [ le site du festival->http://www.whatcancinemado.com/index.php?home.htm?lang=fr&PHPSESSID=b952408d1fda2e0446086331f6647147].

Informations :

Cinéma Les 3 Luxembourg
67 rue Monsieur le Prince
75 006 Paris
M° Luxembourg / Odéon

Tarifs :

Plein tarif : 8,50 €
Tarif réduit (demandeur d’emplois, + de 60 ans, étudiants) : 7 €
Carte 5 places : 30 €
Cartes UGC et Gaumont LE PASS acceptées.

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