9 semaines 1/2, Elizabeth Mcneill, au diable vauvert

Les Éditions Le Diable Vauvert publient un ouvrage épuisé, qui fut adapté au cinéma sous le titre 9 semaines et demi, réalisé par Adrian Lyne, avec Kim Basinger et Mickey Rourke dans les rôles des amants sulfureux. On se souvient encore de la chanson de Joe Cocker « You can leave your hat on » qu’on entendait au générique, peut-être moins de l’histoire, un peu datée aujourd’hui. Succès commercial à l’époque, les faiblesses du film avaient cependant été rendues manifestes par sa nomination aux Razzie Awards qui couronnent les pires films de l’année aux États-Unis.

En 1979, les Presses de la Renaissance publient un court livre intitulé Le corps étranger, signé Elizabeth McNeill, un pseudonyme. De corps, il en est question puisque ce livre décrit avec une précision quasi clinique et une écriture avare d’effets une relation sexuelle de plus en plus violente qui durera 9 semaines 1/2.

Ce n’est qu’en 1983 qu’on apprend qui se cache sous la plume d’Elizabeth. Il s’agit d’Ingeborg Day, l’épouse d’un ancien séminariste, qui a ensuite fait carrière à New York comme éditorialiste dans une revue féministe, qu’on imagine à mille lieues de cautionner la passion destructrice qui a dominé la journaliste pendant 9 semaines 1/2. Les éditions le Diable Vauvert publient une préface au récit d’origine qui tente de retisser les fils d’une existence rendue encore plus mystérieuse par son complet décalage avec les faits et les comportements narrés dans l’ouvrage qui allait donner naissance à l’un des films les plus vendeurs en France. Les parents de l’auteure auraient eu des liens avec les Nazis, le père était distant…

Des questions, il en demeurera toujours. L’auteure s’est suicidée en 2011, à l’age de 70 ans. Son dernier mari, de 14 ans son aîné, la suivit dans la tombe quatre jours après. Infirme, il comptait essentiellement sur elle pour se mouvoir et s’alimenter. On retrouvait là, dans un degré moindre et plus socialement acceptable, les figures de domination-dominé, présentes dans le livre.

N’allons pas par quatre chemins. Le film, 9 semaines et 1/2, méritait bien d’être nommé aux Razzie Awards, notamment dans la catégorie pire scenario. Le livre, lui, vaut amplement une nouvelle publication. L’argument marchand des Éditions Le Diable Vauvert est d’estampiller l’ouvrage « classique de la littérature érotique »; c’est écrit sur la couverture. Certes, 9 semaines 1/2 est certainement appelé à le devenir s’il n’est pas encore considéré comme tel par les amateurs du genre mais le récit d’Ingeborg Day est bien plus riche que tout cela…

Il nous donne à voir la plongée dans un esprit décrit sans aucune concession. L’écriture offre souvent une mise à distance avec les événements. Elle ne peut advenir qu’après un certain laps de temps. L’auteur s’éloigne de certaines personnes, de certaines situations et le passé -qui n’est pas encore oublié ou devenu complètement étranger à ses propres sensations- se mue alors en souvenir. Ingeborg-Elizabeth se regarde donc faire, accepter, donner, se soumettre.

La passion sexuelle qui l’a littéralement consumée monopolisait l’ensemble de ses sens; c’était avant tout une relation physique à tous les sens du terme: « il y avait ce poivre aigu qui me donnait le hoquet, et le piment qui brûlait ma gorge, et le chablis, pareil à de l’or qui aurait fait fondre mes cordes vocales, ou un simple gâteau au chocolat qu’il avait confectionné, et qui envahissait tout mon sang. »

Les menottes, le bandeau noir, bref l’attirail SM importent peu. La relation amoureuse -car oui, il s’agit bien de ça, même si l’érotisation extrême pourrait pousser l’observateur étranger à pathologiser les sentiments d’Elizabeth- ne s’explique pas. Elle est évidente; comme le désir et sa force irrépressible, elle se contente d’être. Le dossier presse insiste sur les différences fondamentales entre 9 semaines 1/2 et 50 shades of Grey , des écarts qui tiennent certainement aux années et mentalités qui séparent les deux ouvrages. Le livre d’Ingeborg-Elizabeth montre la force du désir, une force qui n’obéit à aucune règle mercatique (ou de mise en images).

Adapter au plus près du texte un récit comme 9 semaines 1/2 au cinéma n’aurait pas été vendeur à l’époque et encore moins aujourd’hui. Pourquoi ? parce son écriture ne tente pas d’expliquer quoique ce soit, la relation sexuelle se suffit à elle-même, aussi étrange soit-elle, elle n’a pas besoin de servir d’appui à une conceptualisation intellectuelle ou sociale. Or, aujourd’hui, rares sont les films qui décrivent un désir brut, sans fards, authentique pour représenter une relation entre deux êtres. Sur la route de Madison, mélo dramatique, réussissait à rendre crédibles l’attirance et l’amour entre une mère au foyer, paumée dans le Midwest, et un journaliste du National Geographic, baroudeur cosmopolite. C’était plein de bons sentiments mais c’était aussi parfois cru car aucun élément ne venait donner une caution morale à cette adultère. Meryl Streep aimait son mari et elle se donnait aussi à un inconnu, en sachant que cette histoire était sans avenir.

Aujourd’hui, le SM est presque devenu glamour, conséquence logique du glissement vers le porno-chic ou de la moralisation hypocrite du sexe à coup de labels mercatiques. Quand James Franco sort Interior. Leather Bar, on s’étonne des scènes glauques… Quand aucune allusion n’est faite au préservatif dans Keep the lights on (film qui retrace une partie des années 1980), on reproche au réalisateur d’avoir passé sous silence des aspects fondamentaux de sa relation amoureuse alors que cette préoccupation -cruciale actuellement- ne lui traversait pas l’esprit… On oublie alors qu’il y a quelques années, les effets du politiquement correct dans les médias, les arts ou les récits biographiques ne se faisaient pas encore sentir. Le sexe ou le désir, pour exister à l’écran et à l’écrit, n’avaient pas besoin d’être catégorisés, expurgés de leur étrangeté radicale pour être légitimement représentés.

L’auteure de 9 semaines 1/2 écrit: « Dans la vie réelle, les sadomasochistes étaient des individus sinistres qui portaient des blousons noirs. Ils étaient à la fois ridicules et minables dans leurs accoutrements bizarres… Si une amie m’avait dit qu’elle était attachée à une table par son amant après sa journée de travail, je… » Ce qui pourrait être interprété comme une adresse au lecteur potentiel, une recherche d’approbation ou de justification, reflète en fait un questionnement intérieur qui ne quittera pas la narratrice.

Ce qui dérange aujourd’hui, c’est l’énonciation d’une vérité incompréhensible, ou tout au moins qui ne cherche pas à se faire comprendre et accepter. L’écriture (et la réalisation) sont des actes solitaires, profondément égoïstes. L’auteur ou le réalisateur cherchent avant tout à raconter une histoire qui leur appartient ou dont ils sont dépositaires, que le récit soit biographique ou fictionnel. Une œuvre filmique ou littéraire qui viserait une forme de reconnaissance via la mise en scène de soi est déjà, en soi, une trahison à l’expérience ou aux faits relatés. Trop de films (ou de livres, comme en témoignent les produits formatés du marché de l’édition) sont aujourd’hui conçus pour répondre à de prétendues attentes de lecteurs ou spectateurs. Ainsi, ce sont toujours les mêmes personnages que l’on retrouve à l’écran…et quand on met en scène des relations amoureuses, le même type de couples ou de duos.

Avec 9 semaines 1/2, Elizabeth Mcneill n’a pas cherché à séduire son lectorat. On pourra ressentir de l’indifférence face à sa vertigineuse plongée en eaux troubles ou être choqué et arrêter la lecture… Mais, la force de son récit est justement dans cet abandon librement consenti à l’écriture, sans artifices, comme une continuité du sexe, en moins dangereux… palpable quand elle écrit: « Il y a un cri, très loin au fond de soi, qui a quelque chose à voir avec moi et en même temps n’a rien à voir avec moi. Je ne suis pas responsable de ce cri. Pas du tout. »

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