Snowpiercer, Le Transperceneige

Snowpiercer, cinquième long-métrage du cinéaste coréen Bong Joon-Ho, est inspiré d’une bande-dessinée française des années 80 de Jean-Marc Rochette et Jaques Lob. Il garde la mise en scène des craintes géo-climatiques déjà figurées dans la BD pour réaliser un film de science-fiction d’un genre nouveau.

Le monde est entré dans une nouvelle ère glacière ; les seuls survivants sont embarqués à bord d’un train qui poursuit un chemin sans fin au travers de paysages enneigés. Ce train reconstitue une société en totale autarcie, mais il est également une représentation très figurative de l’ascension sociale pyramidale ; plus on remonte vers l’avant du train, plus le statut social est élevé et le luxe abondant. La masse populaire à l’arrière du train qui s’entasse dans des couchettes nauséabondes contraste d’abord avec la bourgeoisie modérée en milieu de train qui sait apprécier la finesse des sushis, et d’autant plus avec les représentants d’une aristocratie ferroviaire qui exploite les deux autres classes par l’esclavage des premiers et l’habile instrumentalisation des deuxièmes. Mais une révolte se prépare en queue de train ; guidés par leur mentor Curtis, un groupe de révolutionnaires décident de remonter le convoi jusqu’à sa locomotive, Wilford, l’homme qui a pensé et construit le train. Une révolution concentrée uniquement sur l’idée du rétablissement d’une justice sociale ; pas de débordements, le corps révolutionnaire répond uniquement à ses attaquants, sans avoir même un regard pour les bourgeois jouissant passivement du luxe qui leur est offert.

Aucun désir de vengeance, pas de violence envers ceux qui n’entravent pas la progression du groupe dissident ; une prise de pouvoir « propre » et sans débordements du prolétariat qui cache une vérité bien plus profonde. En effet, Curtis et ses suiveurs ne témoignent ni d’amour ni de ressentiment. Ils ne font preuve d’aucun sentiment personnel, individuel ; ils appartiennent désormais à un tout, une masse, et sont comme mus par cette volonté de justice sociale. Seul Curtis évoluera lors du discours thérapeutique final, par l’évocation de son passé.

Snowpiercer frappe par ses visuels magnifiques ; Bong Joon-Ho a su créer une ambiance spécifique à chaque wagon, notamment par son utilisation de la lumière. Sublimant des scènes de combats pourtant sauvages ou laissant son spectateur prendre (enfin) une grande inspiration lors de l’arrivée dans le premier wagon « bourgeois » grâce à la clarté et l’éclat de la lumière se faufilant à travers les feuilles d’une orangeraie, Bong Joon-Ho utilise d’une main de maître une lumière filtrée au travers de décors surprenants.

Le cinéaste renouvelle le genre du film catastrophe avec un huis clos en mouvement, lancé à grande vitesse sur les rails d’un monde post-moderne. Il épure le genre par un film simple mais réfléchi et ingénieusement construit, en forme de travelling avant à travers le train, dépoussiérant le genre de tous les rebondissements propres au film catastrophe. Il accélère lorsqu’on le pense ralentir, bifurque lorsque l’histoire semble s’embarquer sur les rails d’un scénario familier. Pas d’histoire d’amour sur fond de niaiserie sentimentale, un héros qui doute de sa morale au moment crucial, un traitement sans pitié pour les personnages secondaires ; Snowpiercer brise la glace et rafraîchit le genre trop américain du film catastrophe. Si le scénario comporte quelques incohérences, on apprécie cependant la prise de distance avec le ton souvent didactique et moraliste du genre et on se laisse facilement emporter dans l’imaginaire de Bong Joon-Ho. Le discours final donne tout son sens au film insinuant une sorte de doute insidieux ponctué d’une auto-réflexion cinématographique sur les scènes clés du combat de Curtis et les révolutionnaires. Une très belle scène finale donc, qui tient à distance les clichés du dénouement utopique du film catastrophe.

Snowpiercer parvient donc à renouveler très habilement le genre du film catastrophe, grâce à ses décors, sa lumière et un scénario épuré bien que complexe. Le jeu des acteurs tient également son rôle dans la réussite du film ; Chris Evans nous surprend en adoptant la noirceur et la profondeur qui convient à son personnage, éloquent par son visage sombre et pourtant inexpressif.

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