La Fragilité

Projet cinématographique hors-norme et aussi touchant qu’intelligent,  <i> La Fragilité </i>  d’Estelle Beauvais aborde de manière intime une notion presque taboue dans nos sociétés modernes qui nous forcent de plus en plus à cacher nos failles, nos fêlures et nos faiblesses. Pourtant, assumer sa fragilité peut parfois être perçu comme une force, une manière de se (re)construire, et même de se rapprocher des autres. Ces autres, ce sont les intervenants, ces hommes et ces femmes qui se racontent à travers une série de 24 films courts qui mettent chacun en scène leur témoignage. Bouleversants de sincérité, ils se livrent à cœur ouvert à la réalisatrice mais aussi à nous pour mieux exacerber cette part de fragilité qui sommeille en chacun de nous.

Cinémapolis  : Décrivez-nous en quelques mots votre projet cinématographique.

Estelle Beauvais  : L’idée est de suivre la réalisation d’un documentaire en cours de réalisation. Voilà pourquoi je propose sur le [site internet dédié à La Fragilité->http://www.la-fragilite.com/La_Fragilite/ABOUT.html] deux lectures : d’abord « Les Histoires » (12 films) qui mettent en scène 12 personnes qui témoignent de leur fragilité et de la façon dont ils l’ont surmontée ou plutôt appris à vivre avec, ensuite « Les Clefs » (12 films) c’est-à-dire les philosophes et penseurs qui vont nous aider à formuler cette fragilité, à exprimer l’indicible.
Une fois tous les films courts réalisés, j’adapterai un long métrage qui rassemblera tous les témoignages. Le montage sera totalement refait et j’en donnerai une nouvelle interprétation à travers une nouvelle mise en scène.

Cinémapolis  : A propos du sujet, traiter d’une notion aussi vague que celle de la fragilité vous est-il apparu dès le départ évident ? Pourquoi vous intéresse-t-elle autant ?

E. B.  : Parler de la fragilité ne m’est pas dès le départ paru évident. Auparavant, j’avais travaillé sur un projet intitulé Dasein (« existence » en allemand) Projekt qui visait à montrer comment les artistes échangeaient ensemble malgré les différentes communautés artistiques. Ainsi je voulais prouver à travers cette série de films que l’on n’existe pas seul et que quelque fois l’art peut nous rassembler. Après que cette grande aventure que fut le Dasein Projekt j’ai immédiatement ressentie le besoin de réaliser une nouvelle série de films. J’avais l’intuition qu’il fallait me diriger vers La Fragilité mais j’avais peur d’être trop à l’intérieur de moi-même. Et puis j’ai lu le livre du philosophe Miguel Benasayag La Fragilité dans lequel il explique que la notion de fragilité même si elle est taboue est nécessaire à la construction de chaque être humain. Je me suis alors sentie rassurée concernant le choix de mon nouveau sujet et convaincue qu’il était nécessaire de réaliser un projet cinématographique autour de cette notion propre à chacun de nous.

Cinémapolis  : Dans quelle mesure notre fragilité nous rend plus forts ? Pensez-vous que chaque être humain possède en lui une part de fragilité ?

E. B.  : La fragilité n’est pas seulement une notion humaine et philosophique, elle est aussi matérielle, artistique, métaphysique, chimique, … Elle fait partie de tout ce qui « est » et nous entoure et pourtant elle est taboue. En effet, dans nos sociétés modernes dans lesquelles nous n’avons plus le droit d’être fragile, je me suis rendue compte que la dépression touchait de plus en plus de monde, que le phénomène était en train de devenir viral mais qu’il était passé sous silence. A travers mon projet, j’ai alors décidé de mettre en avant cette notion dépréciée non pas en l’érigeant au rang d’allégorie mais en montrant qu’elle est importante dans la construction de chaque être humain. Aussi, la fragilité nous rapproche les uns des autres en ce qu’elle touche à notre sensibilité et nos émotions les plus enfouies. Notion presque transversale, elle nous rassemble – ainsi ce à quoi je m’intéresse dans mon projet, c’est justement le fait qu’à travers nos propres histoires, nos propres fragilités nous racontons quelque chose de très globale qui peut aussi toucher celui à qui on raconte.

Cinémapolis  : Fragilité rime avec faiblesse pour certains (pour la doxa), pensez-vous qu’avec votre projet vous arriverez à prouver qu’il s’agit bel et bien d’une grande qualité ?

E. B.  : Je n’ai pas cette prétention, ce que je souhaite c’est surtout rassurer les coeurs. Aujourd’hui, nous faisons face à deux choix comportementaux : être fort ou être faible c’est-à-dire écraser tout le monde ou se laisser faire. Miguel Benasayag déplore cette fatalité de la condition humaine et présente la fragilité comme un rempart face à l’individualisme moderne. Oui, on peut avancer en étant fragile car si nous ne prenons pas en compte tout ce qu’il y a autour de nous, et bien un jour ou l’autre tout va s’écraser. Ainsi, ce que je nomme les « super héros modernes » sont ceux qui ne foncent pas dans le tas mais regardent aussi sur les côtés.

<emb2037|center>

Cinémapolis  : Comment s’opère la mise en scène des témoignages ? Quels choix faites-vous (musique, images, montage, …) ?

E. B.  : J’essaie de réaliser mes films de façon intuitive, en suivant les signes qui se dressent sur mon chemin. Je n’ai pas de formation cinématographique, j’ai fait des études en arts appliqués ainsi que des études universitaires en nouveaux médias. Je me suis moi même formé à la réalisation cinématographique au fil des projets et des rencontres, grâce à des lectures et en observant les films qui m’ont touchée.
Je travaille donc les images de manière très plastique : le travail de la couleur et de la lumière est par exemple très important. Les prises de vues, le montage, la composition musicale sur mesure, l’étalonnage, la réalisation de mes films est pensée de façon très organique et contextuelle aussi. J’essaie d’avoir une écriture vidéographique adaptée à chaque personne que je filme tout en proposant un regard sensible et personnel. Faire un film, c’est un échange, une succession d’allers retours en le sujet et soit.
J’aime réaliser des films car c’est un média qui me permet de m’exprimer tout en étant avec et pour l’autre. Je suis à la fois dehors et dedans.

Cinémapolis  : Si vous aviez un conseil à donner à nos lecteurs pour mieux affronter la « dureté » de la vie, quel serait-il ?

E. B.  : Je leur dirais tout simplement de s’accrocher à leurs rêves, ce qui les maintient debout et vivants. De ne pas se laisser abattre par les préjugés imposés par la société. De continuer aussi à croire car selon moi, la croyance est une grande force car elle engendre le mouvement. D’énormes possibilités s’offrent à celui qui croit. Il faut se convaincre que ce que nous entreprenons va se concrétiser. Certes, nous devons parfois faire face à des échecs qui nous ralentissent, mais il faut continuer d’entreprendre malgré tout. L’échec fait partie du processus, nous ne sommes pas invincibles. C’est en croyant à nos rêves et en suivant nos visions, en les incarnant au quotidien et en écoutant les signes qui en découlent autour de nous que nous pourrons être heureux et surpasser la blessure.

Et puis je pense aussi que le lâcher-prise est une notion essentielle dans notre cheminement vers la joie. C’est ce que je tente de montrer à travers l’image du cerf-volant dans le 1er épisode de La Fragilité : il faut parfois se laisser aller et avancer dans le sens du vent.

written by

The author didn‘t add any Information to his profile yet.

Leave a Reply

Want to join the discussion?
Feel free to contribute!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

/**