Interview de Kévin Bellefleur du Wapikoni Mobile

Interview de Kévin Bellefleur, réalisateur Innu, rencontré dans le cadre des Rendez-Vous du Cinéma Quebecois, le 17 février 2012.

Kévin Bellefleur : Je m’appelle Kevin Bellefleur , j’ai vingt-neuf ans. Je viens de La Romaine, au Nord du Québec et Wapikoni mobile est venu au mois de mai, ils cherchaient des participants pour faire des films… des documentaires et des vidéoclips… Ils sont restés là, un mois, chez nous et on a eu le temps de faire le vidéo-clip et un documentaire sur mes grands-parents…

Cinemapolis.info [Nausica] : Les sujets sont libres, tu choisis ce que tu veux avec Wapikoni ?

Kévin Bellefleur : Oui, c’est très libre… Moi, j’ai choisi mes grands-parents comme sujets du film Aitun (Coutumes) parce qu’ils ont déjà vieux; ils ne resteront pas assez longtemps ici… Ils vont partir bientôt, c’est comme un hommage. Dans mon film, je les ai laissés se parler entre eux, ils se racontent l’histoire de l’ancien temps, comment ils se sont rencontrés. Ils parlent aussi de la culture Innu , mon grand-père adresse un message au gouvernement.

L’autre soir, on était entassé chez eux, il y avait un réseau de sport à la TV, RDS qui parle de chasse et pêche. Mon grand-père était furieux en regardant ça. Les caribous , c’est vraiment important, c’est comme une question de vie pour nous les Innu. Il voyait les caribous mourir, ce n’était pas la fête, ce n’est pas un sport chez nous. A la télévision, les chasseurs enlevaient les panaches, ils les coupaient et le reste du corps de l’animal restait dans le bois. Il était vraiment furieux mon grand-père et quand j’ai vu ça, j’étais en peine. Il m’a dit, Kévin, pour nous autres, la chasse, c’est pas la fête, c’est une question de survie, on chasse pour manger…

Cinemapolis.info : Vous ne tuez pas juste l’animal pour…le plaisir…

Kévin Bellefleur : Non, non… Nos anciens, nos grands-pères, ils jouaient du tambour, ils prenaient la peau de caribou et ils tissaient les os du caribou entre eux, ils frappaient la peau de caribou, ça fait un son vraiment spectaculaire… Mon grand-père dit qu’à chaque fois qu’il jouait du tambour, c’était comme inviter le caribou près de chez nous, pour aller jouer, se nourrir, pour survivre, pour partager avec notre famille et toute notre parenté…

Cinemapolis.info : Est-ce qu’il y a des lois qui permettent de protéger le caribou, d’interdire la chasse ?

Kévin Bellefleur : Le gouvernement dit qu’il veut protéger le caribou mais il donne des permis de chasse aux blancs…

Cinemapolis.info : Est-ce qu’il y a un équivalent de gouvernement tribal comme aux Etats-Unis ?

Kévin Bellefleur : Il y a comme un chef régional, Chief Norman qui nous protège. Dans le Grand Nord, nous avons organisé une manifestation qui a rassemblé au moins 11 communautés Innu, elles sont allées là-bas pour manifester parce qu’ils nous empêchaient de chasser le caribou. Mais, pour nous autres, c’est pas une partie de plaisir, le caribou, c’est une question de survie comme je t’avais dit tantôt…

Cinemapolis.info : Vous utilisez quelles parties du caribou ?

Kévin Bellefleur : On récupère tout. Avec les panaches, on fait des décorations, on peint des cœurs, il y a des gens qui font des couteaux, des fourchettes, des petits outils avec les os des pattes, ils récupèrent tout… Les matériaux qu’on ne peut pas récupérer, on les met dans des fourrures, dans la peau du caribou, et puis on fait une croix avec et on accroche ça dans le bois… ça symbolise qu’on respecte vraiment l’animal; on le remercie de nous avoir donné la nourriture…

Cinemapolis.info : Tu évoquais aussi la rencontre entre tes grands-parents… Comment ça se passe aujourd’hui les rencontres entre jeunes Innu ?

Kévin Bellefleur : Avant, les parents insistaient pour marier leurs enfants. Si une femme voulait pas épouser l’homme choisi, la mère insistait. C’est la mère et les parents qui décidaient qui se mariait… ça marche pas comme ça aujourd’hui, les gens voudraient pas… Déjà avant, certains ne voulaient pas, c’est ce que je raconte en premier dans mon film. Mon grand-père fréquentait deux filles et ma grand-mère avait deux promis. Ma grand-mère, sa mère insistait pour la marier avec un autre mais elle ne voulait pas. Celui qu’elle trouvait beau et meilleur chasseur et gentil, c’est mon grand-père… C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés et puis se sont mariés…

Cinemapolis.info : Ça fait combien de temps qu’ils sont ensemble ?

Kévin Bellefleur : Ouh là, ça fait… au moins cinquante, près de soixante ans…

Cinemapolis.info : C’est une belle histoire…

Kévin Bellefleur : Je t’ai aussi dit que mon grand-père voulait passer un message au gouvernement. Le gouvernement est en train de contribuer à la disparition de nombreux oiseaux (…)

Cinemapolis.info : Et c’est quoi le but final du film ? A qui s’adresse-t-il en général ?

Kévin Bellefleur : A plein de gens … On veut ouvrir une porte, on a étudié à l’école le français et comment vous vivez… Maintenant, on aimerait que vous autres, vous étudiiez comme on vit. On ouvre une porte pour que vous sachiez comme on vit… dans les moments difficiles, quand on décide que le temps est venu de manifester, de faire des interdictions de chasse. Le gouvernement remplit ses poches avec nos propres ressources. Nous autres Innu, on possède beaucoup de ressources naturelles mais on est aussi plein d’humanité, on est fiers d’être Innus (…) On dirait que la communauté blanche ne s’intéresse pas à nos racines, d’où on vient, comment on mange, notre culture…

Ma communauté est divisée en deux, il y a un quartier blanc, les Innus sont 1200 à peu près, huit fois plus que la population du côté blanc… C’est comme deux villages séparés.

Cinemapolis.info : C’est quoi le nom de la ville, des deux villages ?

Kévin Bellefleur : C’est Gethsemani La Romaine mais le nom qu’on utilise le plus, c’est La Romaine.

Cinemapolis.info : Est-ce qu’il existe d’autres communautés Innus ?

Kévin Bellefleur : Il y a des Innus qui viennent de Gaspé, Saint Lucien, Natashquan, Betsiamites…

Cinemapolis.info : Et au niveau de la transmission des savoirs, comment cela se transmet ? Dans les familles ? à l’école ?

Kévin Bellefleur : Oui, on apprend l’innu, notre langue maternelle, la langue secondaire c’est le français, ils apprennent aussi l’anglais chez nous… Des jeunes commencent à chasser, pendant 7 ans ou 8 ans, ils vont à la chasse aux otaries, ils vont à la pêche… Nous vivons dans un un village isolé, il n’y a pas de route là-bas. Pendant l’été, on prend le bateau. Il faut à peu près six heures pour aller chercher la route qui mène jusqu’à Montréal. La route 138. Six heures de bateau. En avion, c’est à peu près dix à quinze minutes pour aller à l’autre village qui s’appelle Natashquan qui se trouve au début de la 138. Quand le Saint Laurent est gelé, on circule en ski-doo. Je suis venu aux RVCQ en skidoo, ça m’a pris au moins 23 heures. [mon vol transatlantique n’aura duré que 8 heures en comparaison)

Je comprend qu’il est temps de quitter Kevin. Le décalage horaire se fait encore sentir pour moi. Quant à lui, il doit reprendre le ski-doo demain matin pour retourner chez lui… Je lui souhaite bon voyage et bonne chance pour les prochains festivals à venir.

Kévin Bellefleur, RVCQ, février 2012.

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