Nuit et Brouillard

« Plus qu’un documentaire, une méditation sur le phénomène le plus important du XXème siècle. »  François Truffaut

Le film est d’abord un documentaire qui rend compte de l’extermination des Juifs d’Europe, de la déportation, de la torture. Alain Resnais, tout en suivant un plan chronologique – l’avènement du nazisme, la mise en place de la solution finale, le fonctionnement de la machine de guerre, jusqu’à la libération des camps par les forces alliées – nous met sous les yeux l’insoutenable vérité.

Plus qu’un exposé des faits, le film nous fait réfléchir sur notre condition humaine. Sommes-nous ces monstres, capables de ces horreurs ? Sommes-nous tous de potentiels bourreaux, comme le poète et romancier, Jean Cayrol semble vouloir le dire ? Il a été lui-même déporté et a connu ces lieux, ces paysages au triste passé. Le texte qu’il a écrit glisse sans haine et ressentiment sur les images de l’horrible réalité. Les mots sont simples, les phrases brèves, sans apprêt. Le film est un chant tragique, douloureux et sublime.

Le souci de vérité

A l’origine, le projet de ce film-documentaire a été initié par deux historiens. Henri Michel, dans un souci de véracité historique, annonce en exergue : « Ce film sera en partie réalisé avec des documents exposés rue d’Ulm, et aussi avec des vues prises directement dans les camps de concentration, en particulier au Struthof (Alsace) et à Auschwitz, et enfin avec des contretypes des bandes qui ont été tournées soit par les Anglais, soit par les Russes, lors de la libération des camps . » Parce que ce n’est pas du cinéma, les images nous transpercent et nous laissent sans voix : corps charriés à la pelleteuse, dénudés, décharnés, les images de ce film sont les plus éprouvantes à avoir été tournées sur les Camps.

Dès le départ, Alain Resnais nous prive de notre liberté : la caméra en opérant plusieurs travelling, nous projette sur les lieux de la déportation. C’est un paysage naturel qui nous paraît familier exception des barbelés qui viennent contredire l’horizon. Nous sommes nous-mêmes dans le camp, enfermés. Nous ne pouvons que regarder ces lieux de souffrance où les cris ont fait place au silence.

Si Nuit et Brouillard a marqué les esprits, c’est aussi à cause de la polémique qu’il a suscité. Prônant la pure vérité, les auteurs du film n’ont fait aucune concessions, et n’ont pas hésité à dénoncer, au travers d’images d’archives, le passé trouble d’une France en guerre contre elle-même. Dix ans après la fin de la guerre, un tabou persiste. Ainsi, le film osait pointer du doigt la responsabilité de la Collaboration et la tache de la police française sous l’Occupation, en faisant référence à l’ « affaire du képi ». En effet, sur une des photographies, on aperçoit au premier plan à gauche, la silhouette à mi-corps d’un gendarme de dos, gardant le camp de Pithiviers.

Cette image sera l’un des symboles de la collaboration de l’Etat français dans l’arrestation et l’internement des Juifs, avant leur déportation vers l’Est. Face au refus du visa d’exploitation Henri Michel répliquera à la Commission de contrôle : « Du point de vue de l’histoire et de la fidélité à la vérité historique, qui est de règle dans tout notre travail, nous tenons au maintien de cette photographie . »

Un spectateur d’Alençon, Gérard Brunschwig, en 1956, ira même jusqu’à envoyer une lettre révoltée au Président de la Commission, à propos du « coup de gouache » sur le képi du gendarme pour soumettre le film à la rétrospective : « J’ai assisté hier à la projection du film d’A. Resnais, Nuit et Brouillard. C’est sur un petit détail que je me permets de vous écrire. Un petit détail que j’appelle le « coup du gendarme »… Vous auriez pu faire supprimer simplement le plan incriminé. C’était compter sans votre astuce, monsieur le président. Celui qu’on a chargé de gommer le gendarme – je me plais à penser que vous n’avez laissé ce soin à personne d’autre que vous-mêmes – a créé avec habilité un petit nuage qui n’a l’air de rien ; et pourtant, si on le regarde bien, on voit le fameux gendarme montrer le bout, non de l’oreille, mais du képi. Voilà, j’imagine, l’idéal inaccessible de tout censeur : censurer sans en avoir l’air, censurer avec un clin d’œil infiniment malicieux vers le spectateur averti. J’ai honte, monsieur le président, d’appartenir au même pays que vous … »

De l’art de faire parler les morts

Nuit et Brouillard met en image les témoignages de nombreux déportés. Il n’altère pas la vérité des mots mais justement les porte à l’écran. C’est ce qu’ont décrit Primo Lévi dans Si c’est un Homme * et Robert Antelme dans L’Espèce Humaine * qui nous est mis sous les yeux. Le lecteur se retrouve dès lors spectateur : lorsque l’on regarde le film les mots écrits par ces anciens déportés, témoins de ce que nous ne voyons maintenant qu’en photographie, nous viennent à l’esprit.

Ainsi, le regard poignant de cet homme, emporté par la mort, nous fait directement penser aux paroles de Primo Levi sur le gorgonéion . Il n’est autre qu’un « musulman », « celui qui a vu la Gorgone », cette chose que le rescapé ne verra jamais. Alain Resnais comme Levi tentent donc de « témoigner pour le musulman et s’efforcent de contempler l’impossibilité de voir ». Ce qui nous interpelle c’est cette difficulté ; et pourtant, il faut dépasser la Gorgone, cette vision qui a transformé l’homme en « non-homme ».

Les images auraient-elles donc plus de pouvoir que les mots, dans la mesure où on ne peut se dérober au regard des morts ? Roland Barthes, dans La Chambre claire : Note sur la photographie

, s’intéresse à cette fascination suscitée par les images. Il explique qu’« une photo est violente car elle emplit de force la vue ». Le génie de la photo c’est de se dire que ce qui a été photographié « a existé ». Elle a le pouvoir de faire revivre ce qui a été. Elle n’invente pas, elle est « l’authentification même ».

En 1985, Claude Lanzmann, avec son film Shoah , refusera cependant l’image d’archives au profit des témoignages des survivants. Aussi poignant que Nuit et Brouillard , les mots ont-ils finalement plus d’impact sur nous ? Comme l’écrit Simone de Beauvoir : « L’image sur l’instant nous envoûte, mais ensuite elle pâlit et s’atrophie. Les mots ont un immense privilège : on les emporte avec soi. »

Une histoire de regards

Ce que nous montre Nuit et Brouillard appartient au domaine de l’horreur et de l’indicible, pourtant le film est vecteur d’une très forte et palpable émotion. Les images, le texte et la musique entrent en symbiose et transcendent l’horrible réalité. Comme le dit très justement Sylvie Lindeperg

: « Il arrive toujours un moment où l’Histoire s’efface, au profit de l’art parfois, au profit de l’imagerie le plus souvent . »

« Au sortir de la salle de montage, Resnais avait laissé son œuvre vivre sa vie signalant qu’elle le dépassait de beaucoup; Henri Michel s’en était voulu le géniteur, il avait aimé et renié ce film ingrat qui s’était déplacé trop vite vers les rivages de l’art ; cette transformation du document en œuvre avait au contraire émerveillé Olga Wormser » raconte Sylvie Lindeperg. Ainsi, Nuit et Brouillard n’est finalement qu’une « histoire de regards » entre les deux historiens et le cinéaste. Au départ, Henri Michel, tout comme Olga Wormser voulaient privilégier l’authenticité historique, déplorant l’aspect romancé de certains documentaires de guerre, sur la Résistance. En effet, le titre initial du film était très sobrement : « Résistance et Déportation », mais l’arrivée d’Alain Resnais allait tout faire changer. Plus tard, la poésie allait même faire son entrée avec l’arrivée de Jean Cayrol, qui fut chargé d’écrire le texte d’accompagnement. Et le compositeur Hanns Eisler fut appelé pour la musique, celle-ci étant considérée comme la partie organique du film. Nuit et Brouillard tient donc sa beauté de la confluence du cinéma, de la littérature et de la musique avec l’Histoire.

Nuit et Brouillard est également un travail littéraire, le produit d’une « écriture à quatre mains » selon l’expression de Sylvie Lindeperg. Le souci narratif est finalement devenu plus important que la relation des faits historiques. En effet, Olga Wormser et Henri Michel écrivirent plusieurs synopsis, nécessaires pour la réalisation de ce qui devait être, au départ, un simple documentaire historique. De leur écriture scientifique, il n’est finalement restée que la chronologie : 1933 ou l’avènement du nazisme, 1942 ou la mise en place de la solution finale, par Himmler et enfin 1945 ou la fin de la guerre et la découverte des camps par les alliés. Sur cette base historique, Alain Resnais a écrit son scénario.

L’écriture cinématographique a permis de créer une œuvre poignante sans jamais tomber dans le pathétique. Ainsi Resnais alterne certaines images horribles avec des images plus subjectives comme celles montrant des griffures d’ongle sur les murs des chambres à gaz pour laisser imaginer au spectateur la terrible expérience vécue par les victimes. Les images montrant le butin des SS (des tas de chaussures, de montres, … et un amas de cheveux de femmes) ne disent rien, à première vue, mais l’énorme quantité d’objets accumulés dénonce le crime gigantesque de la folie nazie.

Une oeuvre esthétique et poétique

Il est intéressant de noter aussi le choix de l’alternance entre la couleur et le noir et blanc ; la couleur faisant référence au temps présent et la non-couleur au passé. Ce va-et-vient entre les deux horizons s’exprime par les travellings ; pour François Ninet

ils sont un « mouvement d’imploration plus que d’exploration », et « ce mouvement produit moins une projection du spectateur dans le décor qu’une pénétration de son espace intérieur ». Le travelling fonctionne donc non comme transport sur les lieux mais comme intériorisation d’une vision, parcours d’une mémoire fatale et aléatoire à laquelle chacun prend part.

Le montage fini, Jean Cayrol y ajouta le commentaire, « le geste du poète prolongeant ainsi celui du cinéaste ». Dans son livre, Sylvie Lindeperg consacre un chapitre entier – intitulé : « Paroles suffoquées : Une poétique Lazaréenne » – au travail de Jean Cayrol. Elle explique que lorsque l’écrivain a visionné la copie de travail sur laquelle il devait écrire son commentaire, il est resté muet à l’issue de cette « seconde confrontation avec la Gorgone ». Le poète en tant qu’ancien déporté a connu l’horreur des camps, son texte a donc joué « le rôle du bouclier de Persée » pour qu’il puisse poser enfin un regard armé sur les images du passé.

Puis, une « cinquième main » vint s’ajouter à l’écriture du film , celle du compositeur Hanns Eisler. La musique ne s’éteint jamais, contrairement à la voix de Michel Bouquet, elle anime les images et leur donne une dimension encore plus dramatique. La mélodie exprime l’indicible, ce que les mots sont incapables de traduire. Chaque écriture a donc su redonner aux victimes leur humanité, leur personnalité qu’ils avaient perdues. Leur histoire, c’est ce chant unique qui ne cesse de raconter leur mémoire et de les inscrire dans l’éternité.

Le « miracle » Nuit et Brouillard et le devoir de mémoire

Nuit et Brouillard nous envoûte grâce au « miracle » qu’il accomplit sur les spectateurs. Fondé sur un paradoxe entre la beauté et la monstruosité, le film arrive à relier l’un à l’autre sans jamais négliger leur opposition. Comment regarder ces images insoutenables ? L’œuvre d’art ici n’agit pas en tant qu’extériorisation de nos souffrances mais comme intériorisation de la douleur des victimes.
Ces hommes et ces femmes qui avaient été bafoués, réduits à l’état de poussière sont ressuscités au travers du « miracle » de l’art : le texte leur redonne la parole, la musique la voix, les images la présence et les hommes (les réalisateurs comme les spectateurs) la vie. .
En 1956, un ancien déporté Pierre Daix raconte cette fabuleuse découverte après avoir visionné Nuit et Brouillard : « Le temps a passé, les musées de la déportation n’y peuvent rien qui n’éternisent qu’une horreur enregistrée, abstraite, schématique. Ce n’est pas le souvenir des camps que j’en ai vue. Les familles des disparus vont à Auschwitz en pèlerinage avec les rescapés. La moindre pierre leur parle, et les vestiges rouillés des barbelés, et la planche de ce qui fut un mirador. C’est le souvenir de la déportation, ce qui doit demeurer de nos morts, de nos blessures (…). Cela, je l’ai trouvé pourtant. Ce miracle a eu lieu. Ce n’étaient plus les camps, ni nous, ni nos morts, mais notre expérience sous l’angle de l’éternité (…). Ce miracle, ce fut pour moi Nuit et Brouillard. »

Stéphane Courtois

a déclaré avec justesse : « C’est une obligation morale d’honorer la mémoire des morts, surtout quand ils sont les victimes innocentes et anonymes d’un Moloch au pouvoir absolu qui cherche à effacer jusqu’à leur souvenir. » Ainsi, dix ans après la fin de la guerre, alors que la population est victime d’amnésie, Alain Resnais dénonce cette injustice de l’oubli, cette mauvaise mémoire que Jean Cayrol décrit comme « une eau froide et opaque ».
Vladimir Jankélévitch ira même jusqu’à parler de l’oubli comme d’« un nouveau crime contre le genre humain. »

Il ajoute : « Le temps qui favorise le pardon et l’oubli, le temps qui console, le temps liquidateur et cicatriseur n’atténue en rien la colossale hécatombe : au contraire, il ne cesse d’en aviver l’horreur. » Opérant une sorte d’illumination sur le passé, le film réveille notre conscience et nous réconcilie avec les morts. Le film apparaît alors comme une sorte de sépulture, un lieu de recueillement abritant le souvenir de chaque victime, et où notre regard trouve une réponse.

On s’est plaint que le film ne se portait pas sur les victimes juives et ne mentionnait jamais leur nom. Prises dans une sorte d’universalité toutes les victimes sont mises sur le même plan. Alain Resnais ne fait pas un exposé d’histoire, il résiste dans le présent en faveur du passé, d’une « mémoire équitable » selon l’expression de Paul Ricoeur .

Juifs, Polonais, Russes, Français, … qu’importe leurs origines, ils sont tous morts dans les mêmes camps, sous les coups des mêmes bourreaux. Nuit et Brouillard nous rassemble malgré la diversité : c’est un autel autour duquel chaque personne peut tenter de « calmer les morts qui hantent notre présent et décrocher les fantômes de nos vies » (Annette Wieviorka et la « mémoire apaisée » ).

Mise en Garde

Nuit et Brouillard nous met en garde contre les dangers de répétition de l’Histoire. Nous remémorant le passé, son regard est en fait tourné vers l’avenir, comme le dit Jean Cayrol : « le souvenir ne demeure que si le présent l’éclaire . » Le commentaire n’est donc pas vraiment un témoignage, dans la mesure où le poète ne dit pas je mais nous . Son texte n’est pas le récit d’une expérience personnelle mais le récit d’un sort collectif assumé par une parole collective. Il s’adresse à tout le monde, et l’emploi du nous à la fin du texte : « Qui de nous veille de cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? » désigne l’humanité contemporaine dans laquelle l’auteur s’inclut lui-même. Auschwitz veille encore, ce n’est pas un paysage de carte postale, un lieu qui s’est éteint en même temps que ses habitants ; « la guerre s’est assoupie, un œil toujours ouvert. »

La fin du texte prône ainsi une « politique de l’inquiétude » selon l’expression de Sylvie Lindeperg, Cayrol nous invite à tirer des leçons du passé pour le présent. Alain Resnais fera remarquer lors d’une interview à L’Express : « Je n’aime pas remuer des horreurs. Si je l’ai fait, ce n’est pas pour que les gens s’apitoient sur ce qui s’est passé il y a dix ans mais pour qu’ils réfléchissent un peu à ce qui se passe aujourd’hui. En Algérie par exemple. » En 1954, la guerre d’Algérie débute, pour se finir en 1962. Huit ans de barbarie, où la torture allait retrouver sa place dans l’humanité. Plus tard, Le Rwanda, l’Ex-Yougoslavie, la Syrie… Aujourd’hui encore les crimes dans le monde se succèdent et la paix entre les peuples semblent être un idéal illusoire.

« Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si l’on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin . » Jean Cayrol

Titre : Nuit et Brouillard

Réalisateur : Alain Resnais

Date de sortie : 1956

Durée : 32 min

Distribution : Cocinor

Crédit Photos : Cocinor

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