Rue des Cités

La banlieue filmée par des enfants d’Aubervilliers. Rue des Cités constitue un droit de réponse à un reportage « bidonné », diffusé par France 2 dans ses journaux télévisés, qui mettait délibérément en scène l’insécurité croissante dans cette ville dite difficile. Au-delà de la dénonciation d’un procédé honteux et contraire à toute éthique journalistique -soudoyer des jeunes de banlieue pour qu’ils jouent face à la caméra le rôle de délinquants- Rue des Cités tente de se réapproprier une parole et une image mises à mal par les clichés et les stéréotypes qui entachent la réputation des quartiers populaires dans l’imaginaire collectif. Un ton juste, une construction scénaristique audacieuse -fiction et inserts documentaires se côtoient- pour une œuvre sensible et attachante en noir et blanc.

Adilse ( Tarek Aggoun , très convainquant) a vingt ans. Il a arrêté ses études en 4e. S’il se retrouve au chômage, il joue pourtant aujourd’hui un rôle de soutien familial auprès de sa petite soeur (Presylia Alves) -élève studieuse et boxeuse, surnommée Tyson- son petit frère et son grand-père. Rue des Cités suit ce grand frère dans une journée pas tout à fait comme les autres. Premièrement, en allumant la télévision, Adilse et sa petite sœur découvrent, effarés, que leur cousin a fait semblant de voler une moto-cross en échange d’un peu d’argent, faisant le jeu de médias réducteurs qui dépeignent toujours la banlieue comme des quartiers dangereux. Ensuite, Adilse reçoit un appel du bled et se rend compte que le grand-père, attendu en Algérie, n’est toujours pas arrivé et semble avoir disparu de la maison… Le jeune homme va donc passer sa journée à essayer de résoudre ces deux problèmes.

Pendant cette journée de galère, Adilse traverse différents quartiers d’Aubervilliers, à pied ou en moto, la plupart du temps flanqué de son meilleur ami, Mimid ( Mourad Boudaoud ). Autant Adilse fait preuve de maturité et de réserve, autant Mimid, avec sa gouaille et ses provocations, cherche la bagarre et les embrouilles, peut-être pour tromper son ennui. Au fil de leurs rencontres, souvent drôles, c’est le portrait d’une ville plurielle et attachante qui se dessine. Les errements des deux jeunes soulignent l’importance du paysage urbanistique constitués de tours, d’immenses dalles de béton et d’édifices culturels publics dans l’agencement des relations sociales… Verticalité et horizontalité influent sur les rapports de pouvoir dans ces cités intergénérationnelles. Si les jeunes jouent les gros durs, en bande, en bas de leurs immeubles, ils se dispersent assez rapidement quand la mère de l’un d’entre eux, se met à hurler au balcon…

Adilse et Mimid traverse de nombreux lieux (des intérieurs où l’on travaille dur -superbe plan où l’on aperçoit le père de Mimid complètement absorbé dans son travail-, une bibliothèque, un salon de coiffure, un couloir de clinique) qui représentent chacun une réalité différente. Rue des Cités a su restituer, avec une grande justesse, une multitude de points de vue sur les études, le sentiment d’appartenance, les rapports garçons-filles en banlieue… Le film montre de manière subtile les déchirements identitaires de jeunes qui aimeraient rendre leurs parents fiers mais n’ont aucune envie de se marier avec quelqu’un du bled… Plein de questions finalement assez peu abordées dans les films qui jusqu’alors ont pris la banlieue comme décor ou sujet.

Malgré quelques maladresses, les inserts de documentaires -courts – ne plombent pas vraiment le récit; ils ne se limitent pas à une fonction illustrative qui serait redondante mais donnent encore plus de profondeur aux déchirements personnels esquissés: quitter la banlieue et ses amis pour trouver du travail ? Cacher ses origines, modifier son allure, son langage pour se faire accepter ? Arrêter les études car de toute façon cela ne servira à rien ? Abandonner le navire avant qu’il ne sombre complètement ? Jamais misérabiliste, Rue des Cités ne passe pas pour autant sous silence les gros problèmes rencontrés par la ville: un fossé qui se créé de plus en plus entre les jeunes et leurs aînés, lassés des dégradations, du sentiment d’insécurité ressenti (pas forcément réel), un chômage qui atteint des records, des classes moyennes qui fuient cette ancienne ville ouvrière dont la poésie fut immortalisée par Robert Doisneau et chantée par Jacques Prévert .

En donnant la parole aux habitants inconnus, mais aussi à Didier Daeninckx , célèbre auteur de polars qui vit encore à Aubervilliers, et aussi à Hocine Ben , slameur auteur d’une magnifique déclaration d’amour à Auber, Carine May et Hakim Zouhani , se font passeurs d’histoires et entretiennent la mémoire collective. Le relais entre les poètes d’hier et la jeune génération est assuré, la ville a peut-être changé mais elle reste source d’inspiration et d’amour.

A noter: le film a été montré à Cannes, adoubé par Michel Gondry, au festival Premiers Plans d’Angers et au Ghett’out film festival, à New York et Boston où il a été très bien reçu…

written by

The author didn‘t add any Information to his profile yet.

Leave a Reply

Want to join the discussion?
Feel free to contribute!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

/**