De l’usage du sex-toy en temps de crise

Sous un titre faussement racoleur dont on serait tenté de ne retenir que la première partie (le sex-toy), Eric Pittard signe une chronique attachante et sensible d’un journaliste atteint de cancer qui revisite ses engagements militants et les liens qu’il avait pu tisser avec ses ex-sujets d’enquête.

Eric Pittard est un travailleur, un vrai, un peu dur à cuire, au langage souvent fleuri. Son cœur penche à gauche, et il ne l’a jamais caché. Hommes d’images et d’imaginaires ouvriers, il a longtemps été le chantre d’une poésie, âpre mais chaleureuse, qui hantait les zincs de la banlieue parisienne ou les troquets fréquentés par les mineurs et les sidérurgistes…

A l’instar d’un Raymond Depardon qui filmait la disparition d’un certain monde agricole, celui des petits paysans travaillant à l’ancienne, Eric Pittard s’est fait la mémoire d’un visage ouvrier français qui n’est plus. Avec beaucoup d’empathie, il a su capter, au fil des restructurations industrielles, des fermetures de bassins miniers ou de chantiers navals, la grogne, l’inquiétude et le désespoir de milliers de mains, de corps et de regards marqués par le labeur…

La France d’Eric Pittard n’est pas celle qui, subjuguée par le mirage du profit immédiat, est prête à travailler plus pour gagner moins. C’est une France revendicatrice, qui rue dans les brancards quand elle estime que ses droits élémentaires sont bafoués. Ce sont des citoyens qui se souviennent que leurs ancêtres ont combattu pour plus d’égalité et de dignité dans un lointain passé. Alors quand le journaliste se retrouve cloué sur un lit d’hôpital puis contraint de vivre en reclus dans son appartement pour une durée indéterminée, le temps de laisser agir la chimio, il se replonge dans les souvenirs de ces milliers de destins individuels, frappés comme lui, par une interruption indésirable de travail.

Le cancer, pour Eric Pittard, fait l’effet d’un licenciement économique. Il frappe à l’improviste, avec une force inique qui laisse KO et fait craindre le pire. Mais, on l’a dit plus tôt, Eric Pittard est un dur à cuire, de ceux qui ne se laissent pas faire… Il va se battre : à aucun moment, son combat ne sera filmé comme celui d’un super-héros, seul face à l’adversité. La victoire d’Eric Pittard sur le cancer, c’est celle d’un collectif, d’une communauté, d’un groupe : sa compagne reste à ses côtés et ses soignants sont de chics types. Le Professeur de médecine campé par Jackie Berroyer est un homme humble et délicat, les infirmières et aides-soignants de véritables rayons de soleil dans le quotidien terne du malade.

A l’heure où l’on tire à boulets rouges sur l’hôpital public, histoire de démanteler un peu plus un autre maillon de la chaîne sociale, le témoignage d’Eric Pittard est bien entendu un acte militant, d’une force et d’une honnêteté extrêmes puisqu’il mêle avec réussite journal intime, fiction et regard rétrospectif.

De cet assemblage de scènes jouées en noir et blanc, d’extraits de documentaires en couleur et de dialogues frontaux avec le spectateur se dégage une énergie incroyable. C’est comme si le cancer, au lieu de signer l’arrêt de mort d’un homme, lui avait rendu une forme de lucidité et de candeur face aux événements qu’il avait traversés et enregistrés sur pellicule.

Eric Pittard explore dans un même mouvement d’introspection et de projection, les rapports qu’il a entretenus avec les personnes filmées tout au long de sa carrière… C’est le fantôme d’une ouvrière devenue amante puis laissée sur le bord de la route qui vient le hanter… Comment filmer la détresse humaine avec justesse ? Comment le journaliste parvient-il à éviter de vampiriser ses sujets ? Au détour d’une scène avec les Don Quichotte du Canal Saint Martin, Eric Pittard, l’homme de gauche est confronté aux limites que les classes sociales et son statut de journaliste -privilégié ?- imposent de facto à son désir de fraternité. La jeune marginale ne voit en lui qu’un vieux pervers à qui soutirer un peu d’argent…

De l’usage du sex-toy en temps de crise, ce n’est pas uniquement la chronique d’un homme face à la maladie. C’est un film qui témoigne d’un parcours de vie traversé par une interrogation lancinante: qu’est-ce qui donne sa dignité à l’homme ? L’amour dans le couple, celui qui perdure en temps de crise, quand le désir de l’un est émoussé, mais aussi le travail, celui qui créé du lien… Un très beau film, drôle et touchant qui donne envie de découvrir son documentaire L’usine un jour de plus, un jour de moins , tourné en 1999 ou son travail comme directeur photo auprès des réalisateurs Patricio Guzman (Chili, la mémoire obstinée en 1999) et Nicolas Philibert (La Ville Louvre, 1990)

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