Entretien avec Ben Drew

 

 Interview réalisée avec la collaboration de Gaël de Cinématraque et Wade de Born To Watch. 

Que veux-dire le titre, Ill Manors ?

B.D : Manoir, c’est un terme d’argot ; les gens disent « de quel manoir tu es ? » Et « ill manners » veut dire « mauvaise manières ». J’aime bien l’expression parce qu’il y a l’idée que les mecs qui ont des mauvaises manières viennent probablement de « mauvais manoirs ».

Ou l’a- tu tourné ?

B.D : À Forrest Gate, là d’où je viens. Et puis à Stratford, Manor Park et Hackney. Des millions de livres ont été dépensés pour les J.O alors que ces quartiers ont été privés d’argent public et négligés pendant des années. Le gouvernement a fait des efforts considérables pour dissimuler la misère, mais ceux qui y vivent la voit encore. Les gens me demandent si j’ai sciemment tourné ici pour montrer le contraste entre les J.O et la réalité de ces quartiers. Ca n’était pas pour ça, c’est juste parce que c’est là d’où je viens, mais dans une certaine mesure ça a joué en notre faveur parce que ça montre combien les gens qui vivent ici sont déconnectés du reste de la société.

C’était dur de trouver un producteur ?

B.D : Pas mon producteur mais les financiers, oui.
On a tourné en septembre 2010. On a manqué d’argent et de temps donc a dû repousser la date de sortie. Entre temps, il y a eu les émeutes à Londres. Je me suis rendu compte à ce moment à quel point la presse diabolisait les gosses qui venaient de ces endroits. C’est la raison pour laquelle j’ai fait ce film et c’est la raison de ma musique ; pour moi le problème est la manière dont la société traite les gosses. Ils viennent d’environnements où on leur dit qu’ils sont bons à rien, ils sortent dehors, et la société leur dit la même chose. Ca nourrit le feu. Je voulais faire ce film pour montrer les raisons pour lesquelles ces gosses deviennent comme ça. Quand les émeutes sont arrivées je me suis dit « putain ! », ça fait un bout de temps que je m’efforce à faire changer les choses et là tout part en vrille. Mais rétrospectivement je perçois ça comme quelque chose de positif. Ces questions n’avaient jamais été à l’agenda du gouvernement, et là tout d’un coup, c’était Le problème , la priorité Numéro Un. Néanmoins, un an plus tard, il y a eu les JO et tout a été à nouveau ignoré. Le 1er single que nous avons sorti pour la promo de l’album « Ill Manors » évoque les émeutes. Comme le film a été principalement tourné avant, elles ne figurent pas dans le film mais je ressentais profondément que les gosses de mon film étaient ceux des émeutes. Ce que je cherche à changer c’est la perception qu’on a de ces gosses. Au lieu de penser qu’il faut les punir, on ferait mieux de chercher les racines du mal. Beaucoup de ces enfants ont grandi en foyer, ont été abandonnés par leurs parents, tout ça je le montre dans mon film, c’est ça dont il faut prendre conscience et qu’il faut changer. C’est-à-dire ne pas les punir encore plus ; ils ont été punis toute leur vie et on les punit encore. C’est ça qui m’a motivé à faire le film.

Le film est basé sur ton enfance ?

B.D : Pas sur mon enfance personnel, mais sur des choses que j’ai vues, que des amis à moi ont expérimentés, et des choses que j’ai lues dans la presse. Le problème avec les journalistes c’est qu’ils te racontent toujours que des choses atroces se passent mais te disent jamais pourquoi elles se passent.
Je cherche toujours à donner du sens aux choses ; les quotidiens ne le font pas, ils se contentent juste de dire que des choses horribles sont commises par des gens haïssables. Mais qu’est-ce qui les a rendus comme ça ? Pourquoi font-ils ça ? C’est ça qui compte.

L’utilisation des chansons dans la narration notamment pour introduire les personnages ( comme Jake avec Playin With Fire )est très intéressante et originale, comment tu t’y es pris, tu les avais écrites avant …?

B.D : J’ai écrit une trame du film, de l’histoire. J’ai écrit l’intrigue, quelques dialogues pour m’aider à avancer mais j’ai laissé beaucoup de liberté aux acteurs. J’avais une énorme confiance dans les gens que j’ai castés. J’ai intentionnellement écrit une part de l’histoire juste en traitement parce que je savais qu’il ne fallait pas que je détaille tout ; il me fallait juste des éléments pour que les comédiens puissent improviser. Ca a inquiété mon producteur qui me reprochait l’absence de structure. Naïvement, je lui ai dit que tout irait bien, genre je suis Plan B, je gère, tout s’imbriquera naturellement par la suite, mais au final ça été un putain de cauchemar. Grâce aux impros j’avais plein de très bon matériel mais plein de trous aussi. Et la seule façon de les combler c’était la musique. Je savais que j’utiliserai de la musique bien sûr mais je me suis trop reposé sur la certitude que je serais capable de tout assembler avec. Même si j’ai bien fait au final, ça n’a pas été facile.

Ton film m’a fait penser à This Is England et Top Boy . C’est d’ailleurs le réa de Top Boy qui a fait le clip de Ill Manors . C’était une influence Top Boy ?

B.D : On a tourné Ill Manors avant Top Boy . En fait c’est la directrice de casting de mes clips qui a fait le casting de Top Boy . J’ai auditionné avec elle des gosses pour Ill Manors et après avoir établi une liste de 15, on a choisi Ryan de La Cruz. On a tourné en 2010 et au Printemps 2011 ils ont tourné Top Boy et ils ont utilisé Malcolm qui venait de ma liste. C’est marrant la manière dont ça s’est passé. Tout le monde s’attendait à ce que Top Boy soit une sortie de plagiat de Kidulthood ou d’ Adulthood , pareil pour Ill Manors , mais ça n’a pas du tout été le cas. J’ai été très agréablement surpris par la musique, par la photo. Quand on a cherché un réa pour le clip de Ill Manors , j’ai dit que je voulais le mec de Top Boy . Et étrangement, de son côté, il m’a envoyé une proposition, c’était comme si c’était écrit qu’on devait travailler ensemble. La connection entre Ill Manors et Top Boy , du casting au fait qu’on voulait tous les 2 travailler ensemble, c’était très naturel. Donc Top Boy n’a pas inspiré le film mais le clip, oui. Les plus grosses influences pour moi c’était plutôt Pusher , La Haine , La Cité de Dieu , et This Is England , je me suis d’ailleurs inspiré des méthodes de travail de Shane Meadows pour les acteurs.

Tu comptes continuer à faire des films ou te consacrer uniquement à la musique ?

B.D : J’aimerais bien continuer à faire des films, faire de la musique et faire l’acteur.

Nous tenons à remercier Anaïs Monnet et Michel Burstein pour avoir rendu l’interview possible.

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