Entretien avec Yorgos Lanthimos

C : Comment avez-vous eu cette idée de gens qui remplacent des personnes qui viennent de mourir ?

Y. L : Mon co-scénariste, Efthimis Filippou, et moi, discutions de ce que serait notre prochain film après Canine , et il y avait pas mal de sujets qui nous intéressaient. Il avait l’idée d’écrire quelque chose à propos de gens qui viennent de perdre un proche et qui pour, d’une certaine manière, en garder une trace dans leurs vies, demanderaient à ce qu’on leur écrive des lettres qui prétendent venir de la personne qui est morte ou qu’on leur passe des coups de téléphone où on leur dirait des choses qui la leur rappellent.
J’ai trouvé que c’était quelque chose d’intéressant sur notre rapport avec la mort et la perte, mais des gens qui écrivent des lettres ou passent des coups de fils ça n’était pas très cinématographique. J’ai pensé alors à quelqu’un qui prétendrait carrément être ces personnes. On s’est plus intéressés à partir de là au comportement humain, au fait de faire semblant, d’adopter certaines attitudes dans le but de s’adapter à la vie de tous les jours, jusqu’au point où on ne peut plus distinguer sa vraie nature, sa vraie personnalité de sa manière de se comporter. C’est plus devenu ça le sujet que finalement la mort ou la perte.

C : Il y a beaucoup d’humour dans le film et en même temps une froideur, une distance. C’est une sorte d’humour très sérieux.

Y.L : Oui, on part d’un sujet très sérieux, très grave, mais en le poussant à son extrême, il devient absurde et drôle. Je pense qu’en le filmant avec austérité voire même froideur peut-être, comme tu dis, on gagne en authenticité. Je crois que tout devient plus absurde et drôle si justement on n’appuie pas le trait ; sinon ça devient grotesque. Si tu demandes à tes acteurs de faire quelque chose de drôle et d’absurde, d’exagérer, si tu les filmes avec l’idée de faire ressortir cet aspect, ça devient grotesque et ça sonne faux. Mais si tu gardes une certaine distance, ça révèle plus l’étrangeté et l’aspect comique des choses. C’est pour ça qu’il y a cette ambivalence dans le ton du film entre le sérieux et l’humour.

C: Diriez-vous que c’est un film sur les rituels et le besoin de rituels ?

Y.L : Non, enfin, on ne l’a pas pensé comme ça en faisant le film. Mais je crois que les rituels révèlent beaucoup de la personnalité des gens. Le temps qu’ils prennent à faire certaines choses, ou à les faire en suivant un certain protocole, est très révélateur de leur manière de penser, de concevoir ce qui est important et ce qui ne l’est pas. On supprime ce qu’il y a de chaotique ou d’aléatoire dans nos vies avec ces rituels. C’est donc un élément effectivement mais je ne dirai pas que c’est un film à propos de ça.

C : Finalement ce qui semble le plus important, ça n’est pas la ressemblance physique mais le fait qu’ils adoptent les mêmes attitudes, disent les mêmes phrases…

Y.L : Oui il n’y a pas de ressemblance entre la personne qui vient de mourir et son remplaçant. Les parents ou les proches demandent aux « rôles » de faire exactement ce que faisaient les personnes qui leur manquent, parce que leurs souvenirs sont plus attachés à ce qu’ils ressentaient, ce qu’ils disaient, ce qu’ils mangeaient plutôt que ce à quoi ils ressemblaient. La personne qui joue le rôle ne ressemble pas du tout à son modèle, même pas pour l’âge ; à la limite ç’aurait pu même être une différence de sexe, un homme qui fait une femme ou l’inverse. C’est pour montrer tout ce qu’il y a de ridicule de faire croire qu’on est quelqu’un qu’on n’est pas. Mais ça aurait pu être l’inverse, l’idée ça n’est pas que les rituels sont plus importants que l’apparence : on aurait pu décider qu’ils se ressembleraient énormément mais qu’à l’inverse, ils fassent des choses complètement différentes. Ce qui importe c’est d’avoir une contradiction, de montrer l’absurdité de demander à quelqu’un de jouer le rôle d’une autre personne.

C : Il y a beaucoup de choses qu’on ne sait pas dans le film, qui sont laissées dans l’ombre…

Y.L: Oui, il y a beaucoup de choses que je n’estime pas nécessaire de savoir quand on regarde un film. Je n’essaie pas d’expliquer tout dans le moindre détail. C’est plus intéressant de laisser au spectateur décider par lui-même ce que sont certaines choses, de le laisser remplir les vides, d’imaginer ce qu’il veut plutôt que lui dire comment sont les choses, comment il faut les comprendre, comment ça se passe ; là c’est le passé de tel personnage, ça explique pourquoi il agit de telle manière … Tous ces petits détails je les laissent à l’interprétation des gens. C’est un « plus » pour moi. En tant que spectateur je trouve ça plus intéressant.

C : La plupart du temps, on comprend ce qu’il se passe dans une scène avec un temps de retard, comme, par exemple, quand la fille imite Prince ; au début on se demande vraiment ce qu’elle fait !

Y.L: Oui, c’est un procédé que j’aime bien. Tu es intrigué par quelque chose et puis tu te mets à réfléchir, à te poser des questions. J’aime bien ce processus de révéler les choses progressivement. Que les gens repensent rétrospectivement à ce qu’ils ont vu aussi ; ça les engage plus dans le film, ça leur donne un rapport plus actif avec la narration, c’est plus intéressant que tout dire de ce qu’on doit ressentir. Ca fait réfléchir les gens aux choses, les réinterpréter, j’aime bien.

C : Oui, c’est l’opposé de la manière de faire hollywoodienne, où il faut toujours savoir où on est, avec qui on est.

Y.L : Oui tout expliquer.

C : Vous ouvrez et fermez le film avec 2 séquences de gym, la 1ère avec Carmina Burana, un air classique très pompier et la dernière avec Pop Corn, quelque chose de beaucoup plus léger, pourquoi ça ?

Y.L : Oui ( rire ) C’est l’opposition classique entre la gymnaste et son coach. Ces 2 morceaux sont des clichés extrêmes de la musique de gym, ils sont très employés dans les chorégraphies. J’aime l’idée de prendre quelque chose de très cliché comme ça, et puis d’en faire une question très importante, capitale. C’est un conflit énorme entre la gymnaste et son coach. Mais d’un autre coté, bien que ce soit 2 morceaux très différents, ils sont très interchangeables, ils ont la même fonction, c’est de la musique classique et de la musique pop, mais quelque part c’est la même chose. Ca colle bien avec la thématique du film.

C : Comment travaillez-vous avec vos comédiens ?

Y.L : D’une manière très physique. On fait des essais, des expériences, sans chercher à analyser ou expliquer pourquoi un personnage réagit de telle ou telle façon. On fait de l’improvisation, c’est très instinctif. Je fais toujours en sorte que mes comédiens en sachent le moins possible sur leurs personnages, sur la scène. Je leur fait lire le script une fois seulement, en sorte que quand on commence à tourner ils ne se souviennent pas forcément des scènes ou des répliques. Ils les réapprennent pendant qu’on tourne, ils se souviennent au fur et à mesure de ce qui doit se passer mais sans exactement se rappeler de ce qui va venir.

C: L’affiche donne l’impression qu’on va voir un vieux film de ninja, je ne sais pas si vous avez pris part à son choix …

Y.L : non, non ( rire ) je n’y suis pour rien, ça n’est pas moi qui ai fait ce choix. C’est différent dans chaque pays ; la nôtre est différente.

Nous tenons à remercier Anaïs Monnet et Aurélie Dard pour avoir rendu cette interview possible, ainsi qu’à Yorgos Lanthimos pour sa disponibilité.

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