Cinélatino 2013: la question indigène

Le sort des populations indigènes était au cœur de nombreux films -fictions et documentaires- de l’édition 2013 de Cinélatino. Une question qui irriguait aussi toute la muestra Migrations à travers des œuvres comme Corumbiara (Vincent Carelli) sur le massacre perpétré en 1985 dans la ville du même nom au Brésil ou La Terre des Hommes Rouges (Marcho Bechis) à propos de la lutte menée par les Guaranis pour obtenir l’autorisation de retourner vivre sur leurs terres ancestrales. Outre ces documentaires militants, deux films exploraient le déracinement et l’oppression dont sont victimes les minorités indigènes sud-américaines du point de vue des femmes. Il s’agissait de Nosilatiaj. La Belleza, très belle fiction argentine, et le documentaire La Eterna Noche de las Doce Lunas, qui a reçu le Prix Documentaire Rencontres de Toulouse. Ces deux œuvres épousaient avec beaucoup de finesse le regard de deux adolescentes confrontées à l’entrée dans la puberté -moment très important dans la culture latine, célébré par de nombreux rituels et fêtes comme la Quinceanera.

La Eterna Noche de las Doce Lunas.

Dans un village colombien de la Guajira (au nord du pays), la réalisatrice Priscilla Padilla a été autorisée à filmer l’enfermement volontaire de Pili, jeune fille Wayuu qui s’apprête à devenir une femme. Comme de nombreuses sociétés matriarcales confrontées aux pressions économiques et sexuelles imposées par l’adoption forcée ou progressive du mode de vie occidental, les grands-mères Wayuu se battent pour que les jeunes femmes de leurs campements continuent d’honorer la tradition et notamment le rituel de puberté.

On comprend très vite que l’enfermement de 12 lunes (soit un an) auquel se soumettent les filles ayant eu leurs premières menstruations n’est plus vraiment aujourd’hui destiné à établir une distinction entre les filles sérieuses -qui recevront une bonne dot- et les filles futiles, qui ne pensent qu’à rire et ne trouveront jamais aucun mari. Le documentaire n’occulte pas les aspects révoltants que pourrait -aux yeux d’un occidental- revêtir ce rituel. La jeune fille qui vient d’avoir ses menstruations est enfermée dans une petite habitation qui l’occulte complètement au reste du monde. Elle va vivre cachée et cloitrée -à l’exception des visites de sa grand-mère et de sa tante- pendant 12 lunes. Une manière de tester l’endurance et la force de caractère qui devront être les siennes quand elle aura la charge d’un foyer. Pendant ce temps de silence et d’isolement, la jeune fille n’est pas oisive, elle apprend à tisser, art difficile à maîtriser et veille à ce que sa demeure temporaire demeure propre et confortable…

Le passage à l’âge adulte est marqué par une série de renoncements: d’abord la rupture avec l’enfance marquée par l’interdiction de jouer avec les autres enfants et de rire (aspect le plus pesant de la situation selon Pili) puis l’abandon de sa propre liberté -la jeune femme accepte le rôle d’arbitre qui lui est dévolu au sein de sa communauté tout en se préparant à quitter son village d’origine si jamais elle est demandée en mariage.

De nombreuses séquences oniriques montrent Pili marcher sur les eaux telle son illustre ancêtre, la divinité Wayuu. N’est-elle pas comme l’affirme la très belle chanson de la bande son « nina de la lluvia, nina de la arena… » ? Fille de la pluie, fille du sable… Jamais l’enfermement n’est vécu comme une punition, il est une porte vers une autre sensibilité. Il permet paradoxalement à la jeune fille emmurée d’atteindre une forme de communion avec la Nature qu’elle perçoit avec encore plus d’acuité et de ferveur du fait de son isolement. A travers les murs de boue sans fenêtres parviennent ainsi les sons des oiseaux, le rire des enfants, le bruissement des feuilles… L’extrême attention portée par la réalisatrice à l’environnement naturel de Pili contribue à reconstituer un univers de sensations auquel participe le spectateur et ce n’est pas le moindre des mérites de ce film à la photo très belle.

La mère la plus jeune au monde (10 ans) est originaire de la tribu Wayuu. Cette maternité précoce, médiatisée par la presse avait suscité l’indignation, surtout en Europe et en Amérique du Nord. Le documentaire opte, lui, pour une approche émique qui adopte le mode de réflexion des sujets étudiés. Aucune condamnation ou incompréhension ne transparaissent quand un homme qui a l’âge d’être le grand-père de Pili vient marchander la jeune femme. En même temps, à travers quelques images furtives, la caméra de la réalisatrice capte l’adoption progressive d’un nouveau mode de vie qui finira par soustraire les petites filles Wayuu à ce destin de jeune mère au foyer. Le documentaire s’achève sur l’affirmation catégorique de Pili: « J’ai refusé ma dot car je veux poursuivre mes études pour faire carrière. » Déclaration qui renforce d’autant plus la valeur de ce très beau documentaire, témoin d’un rituel et d’une culture appelés à disparaître…

Nosilatiaj. La Belleza

Le destin de Yolanda, jeune fille de la communauté Wichí argentine, est lui-aussi marqué par la répétition inlassable des gestes domestiques… Mais, contrairement à Pili, l’exécution de ces corvées n’assure à Yolanda, aucun statut social au sein de sa communauté. Yolanda est au service d’un foyer non-indigène, de classe moyenne. On comprend vite que malgré la relative aisance matérielle, tout n’est pas rose chez Sara et Armando, ses patrons. Le mari est toujours sur la route, les rares fois où il daigne honorer sa famille de sa présence, il arrive accompagné de ses collègues de travail… Sara est une maman complètement névrosée, qui sursaute au moindre bruit de porte… Son mariage, dénué d’amour, n’est qu’un prétexte à jeter de la poudre aux yeux des voisins… Normal qu’elle s’empare alors de l’anniversaire de sa fille Antonella (véritable harpie) pour célébrer une Quinceanera fastueuse qui fera pâlir d’envie les autres familles…

La jeune et talentueuse réalisatrice Daniela Seggiaro a choisi un montage qui creuse un peu plus les différences entre le foyer de Sara et la famille de la jeune Wichí. Des séquences narrées dans la langue d’origine de Yolanda entrecoupent le récit, véritables pauses de douceur et de poésie: la jeune domestique se remémore sa vie, là-bas, au milieu des arbres, entourée de l’affection de son père -considéré comme un sorcier par la famille blanche-, de son grand-père, de sa mère et de ses frères et sœurs… Les liens d’amour qui unissent Yolanda enfant à sa famille Wichí sont d’autant plus palpables que la réalisatrice a choisi des acteurs qui appartiennent, hors écran, à la même famille.

Ces moments contrastent avec les scènes domestiques chez Armando et Sara, marquées par une violence sourde et implicite. Sous le couvert des bonnes manières, les regards trahissent la jalousie, la rancœur et parfois même la haine… La caméra se fait le témoin de gestes, en apparence anodins, des chamailleries d’enfants, des mouvements d’humeur d’une mère débordée par la préparation de sa grandiose réception qui, rétrospectivement, apparaissent comme de véritables négations identitaires de Yolanda dont on cherchera aussi à s’approprier son bien le plus précieux, ses longs cheveux soyeux…

Petit jeu de massacre, Nosilatiaj La Belleza n’en est pas moins un film émouvant qui se termine sur une note optimiste. Dépeignant la déliquescence d’un monde pétri d’hypocrisie qui se croit supérieur à l’univers des minorités indigènes, la réalisatrice montre, à travers le personnage de Yolanda, jeune fille mutique mais digne, qu’une forme de résistance est possible.

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