L’Homme Qui Rit

Jean-Pierre Améris, pour son dernier film, adapte Hugo. Malgré les apparences L’Homme Qui Rit  , comme toutes les œuvres de l’auteur, est plus compliqué à porter à l’écran qu’il n’y paraît. On se laisse peut-être abuser parce que la littérature d’Hugo est riche d’images et de descriptions mais le cinéma est bien plus un art du mouvement que de l’image. Ce qui importe le plus est la structure dramatique. Or, de ce point de vue, le roman qui regorge de digressions se prête mal à une transposition. On pourrait dire la même chose des  Misérables  dont une nouvelle adaptation devrait arriver sur nos écrans prochainement. C’est pourquoi Améris et son scénariste se sont octroyés beaucoup de liberté.

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Disons pour commencer que le réalisateur des Emotifs Anonymes faute sur le plus élémentaire : Gwynplaine, défiguré par les comprachicos , une caste de brigands qui achète des enfants, les mutile pour les vendre aux foires, se produit sur scène pour montrer son visage à la fois monstrueux et drôle. On lui a fendu les joues jusqu’aux oreilles, de telle sorte qu’il a la mâchoire à nue . L’extrême violence de la mutilation choque d’abord pour ce qu’elle est, puis amuse parce qu’elle dessine sur le visage du malheureux un sourire macabre et grotesque. Améris a pris le parti de minimiser la blessure. Ainsi Gwynplaine n’a plus que 2 cicatrices, un peu comme Heath Ledger dans The Dark Knight . Ca pourrait n’être qu’un détail mais toute l’histoire repose là-dessus. Alors pourquoi ?

On voit 2 raisons. Sans doute a-t-il d’abord pensé que donner le sourire tel qu’il est décrit par Hugo serait trop grotesque, too much . Inutile d’insister sur l’ironie de ce point. Ensuite, peut-être s’est-il trouvé embarrassé de ne pouvoir laisser son comédien principal exprimer toute la gamme d’émotions qui passent par Gwynplaine. Car le comble de sa malédiction est qu’il est condamné à porter son rire sur la face quelles que soient les émotions qu’il éprouve ; la moindre contraction musculaire de son visage ne fait qu’accentuer son rire et il est, de fait, privé jusqu’au droit de souffrir dans la dignité. Sa peine, ses larmes, invisibles, le rendent plus bouffon aux yeux des autres. Tout le personnage est là et tout le roman de Hugo est là.

Dans le film d’Améris, il est absolument incompréhensible que la face de Gwynplaine puisse faire l’objet d’un spectacle. C’est juste un type qui montre ses bobos – qu’il rehausse de rouge d’ailleurs pour les rendre plus visibles. Gwynplaine n’est plus un monstre. Le fantasme de la duchesse Josiane est, dans la foulée, lui aussi incompréhensible.

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Mais il y a une autre raison qui a dû motiver ce choix de minimiser la blessure. Gwyplaine porte sur la face l’infamie de sa classe sociale. C’est son étoile jaune , c’est quelque chose qu’il ne peut pas effacer, qui est voué à rester éternellement imprimé sur son visage lui rendant impossible toute ascension sociale. De fait, lorsqu’Améris met en scène le spectacle dans lequel se produisent Gwynplaine, le balafré, et Déa, la jeune fille aveugle, le succès qu’ils remportent ne provient pas de la cruauté des rires mais de ce que les gens voient une représentation de leur condition et dans laquelle ils s’identifient. Les gens du peuple sont les balafrés de la société, voilà en quelque sorte l’idée d’Améris. Car L’Homme Qui Rit est aussi un roman sur l’aristocratie. Améris reprend à son compte cette thématique qu’il simplifie à outrance.

Lorsqu’Ursus, Gwynplaine et Déa s’établissent en ville, ils gagnent un camp de forains où règne une harmonieuse entente. Tout ce petit monde est solidaire, admire le spectacle du trio sans méchanceté parce que ce qu’ils voient, nous le disions, c’est avant tout la représentation de leur condition. Le rire méprisant reviendra aux aristocrates. Gwynplaine n’est donc non seulement pas un monstre mais il est même plutôt bien intégré dans sa petite communauté. Il est le héros du peuple, celui qui porte symboliquement sa marque sur le visage. Améris nous sert une opposition peuple / aristocrate, les uns gentils, les autres méchants, bien flemmarde.

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Mais la simplification se renforce de ce que l’histoire ne se passe plus à Londres mais dans un monde imaginaire, une sorte de Pays des Merveilles – qui permet aux décorateurs et costumiers d’inventer toutes sorte de choses extravagantes. A la limite, on pourrait presque dire pourquoi pas, si Améris avait éludé les oppositions de classes. On aurait pu voir une tentative de sa part d’universaliser l’histoire, en la faisant se passer en un lieu hors du temps et hors du monde, pour en renforcer le symbolisme et le baroque. Mais ramener les oppositions de classe à une joute entre La Dame de Cœur et Guignol , lui soustraire la réalité historique de l’Angleterre du XVIIIe, ne fait qu’infantiliser le propos.

On s’étonne enfin qu’en plus de retirer au héros sa monstruosité, il substitue l’histoire d’amour avec Déa pour en inventer une avec la duchesse. C’est doublement appauvrir le romantisme de l’histoire. Mais c’est aussi, sans doute, une façon de rendre la duchesse plus méchante et aristocrate que jamais en la faisant mépriser l’amour que Gwynplaine a pour elle.

Bref, colossal ratage que cet Homme Qui Rit version Jean-Pierre Améris.

Titre : L’Homme Qui Rit

Réalisation : Jean-Pierre Améris

Interprétation : Marc-André Grondin, Christa Théret, Gérard Depardieu

Date de sortie : 26/12/2012

Distribution : Europacorp

Crédit Photos : Europacorp

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