Aujourd’hui d’Alain Gomis

Saul Williams, poète, écrivain et rappeur qu’on avait pu apprécier dans son propre rôle dans Slam, revient sur nos écrans dans le dernier film d’Alain Gomis, Aujourd’hui. Fable africaine sur la mort, Aujourd’hui est plus que ça… Un voyage lancinant de vie à trépas jusqu’à une improbable résurrection…à moins que la marche funèbre de Satché à travers les rues de Dakar n’eût été qu’un rêve…

Un homme a été choisi: il va mourir aujourd’hui… Mais, ce qui pourrait sembler une terrible épreuve, nous est présenté comme un immense cadeau. Comme l’affirme l’oncle, chargé de préparer le corps du héros pour son ultime voyage, il reste paradoxalement plus de temps à vivre à Satché qu’aux autres, ceux qui ne savent pas quand ils mourront.

Au Sénégal, la mort est une fête, les adieux sont communautaires et politiques comme en témoigne la réception à la mairie, organisée pour le condamné, en présence des différents notables, adjoints, universitaires et responsables associatifs…

Les préparatifs qui précèdent la mort sont l’occasion de dire aux adieux aux êtres chers qui restent… et peut-être de comprendre enfin quelle image on donnait de soi, pendant son vivant. Même s’il est peut-être trop tard pour se faire aimer. Aux paroles pleines d’amour d’une mère résignée succèdent des reproches auxquels Satché ne s’attendait pas: « égoïste », « il ne répondait rien quand on lui parlait », « il ne comprenait rien… »

La présence constante de son fidèle ami Sele ( Djolof Mbengue , très émouvant) n’est pas suffisante pour atténuer la terrible vérité: Satché ne faisait pas l’unanimité… Et ce n’est pas la visite -redoutée et désirée à la fois- à sa maîtresse qui changera la donne. Le corps à corps tant attendu n’a pas lieu, pas plus qu’un échange verbal houleux: seuls résonnent des reproches, adressés par une amoureuse dépitée, dans une galerie d’art déserte. Satché ne réagit pas verbalement mais son corps, pourtant appelé à disparaître, oui… Le spectateur assiste alors à une valse hésitation -ce ne sera pas la dernière du film- dont la tension extrême est restituée par les mouvements de caméra d’Alain Gomis.

L’enjeu principal d’Aujourd’hui est le combat entrepris par Satché contre la pesanteur: pesanteur du décret de mort, pesanteur des rituels et usages communautaires, pesanteur de la tristesse étouffée et surtout pesanteur de soi, le protagoniste principal semblant incapable de réactions face à un monde en constante évolution… Dans une interview accordée au groupement national des cinémas de recherche, Alain Gomis expliquait pourquoi il avait fait coïncider le retour au pays de Satché et sa mort: « c’est l’idée que nous sommes de toute façon étranger au monde: étranger à notre propre famille, notre propre langue, à notre propre corps (…) Selon moi, l’exil est un état d’être au monde… » Soit, mais, c’est aussi cet exil intérieur qui semble condamner Satché à vivre seul et incompris…

Si Satché doit mourir, le monde ne s’arrête pas… La coutume semble figée mais la vie des rues, elle, témoigne, d’une énergie sans cesse renouvelée. A travers la peinture des vendeurs de fruits, des étudiants de l’occulte, des mamas cuisinières, des jeunes hommes à l’affut d’une nouvelle conquête, Alain Gomis filme une société en mouvement, joyeuse malgré les difficultés, des hommes et des femmes qui n’hésitent pas à se révolter. Bref, à exprimer leurs sentiments comme en témoignent les inserts d’images filmées en mars 2011 pendant les manifestations contre les forces de l’ordre du collectif « Y’en a marre ».

Au milieu du tumulte collectif, des pleurs, des piques acerbes ou des marques de tendresse, Satché reste muet… Drôle de décision que de choisir Saul Williams, le symbole du Slam, de l’expression libre, pour incarner ce personnage mutique. Pourtant, l’acteur relève haut la main le défi et avec un seul regard, un seul hochement de tête parvient à exprimer un grand panel d’émotions, du désarroi à l’ironie. Pourtant, même si Satché continue de ressentir, avec une grande sensibilité, c’est bien son incapacité à l’action qui est matérialisée et peut-être « dénoncée » tout au long du film.

« Tu meurs et tu n’as jamais vécu » lui lance, avec défi, sa maîtresse. A l’image de la fête donnée en son honneur à la mairie, Satché arrive toujours trop tard et passe littéralement à côté des événements… Les différentes rencontres mises en scène par Alain Gomis sont l’occasion de montrer un homme qui demeure étrangement absent à lui-même et aux autres… Au-delà du voyage sensoriel proposé par le réalisateur, Aujourd’hui constitue aussi un appel : passez à l’action semble nous dire le film, ne passez pas à côté de la vie… Une fable étrange et exotique, au message universel.

Clip « This is the day », The The, 1984

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