Interview de Ruedi Gerber

Nous avons rencontré Ruedi Gerber à l’occasion de la sortie de son documentaire sur Anna Halprin,  Le Souffle de La Danse  .

C: Comment avez-vous rencontré Anna Halprin pour la 1ère fois et comment avez-vous décidé de faire ce film ?

RG :J’ai rencontré Anna dans les années 80 quand j’étais acteur de théâtre en Allemagne. J’avais entendu parler d’elle et je voulais apprendre d’elle. Ca commencé comme ça. Puis je suis devenu réalisateur. On est restés un peu en contact mais pas vraiment parce que faire des films c’est quelque chose de très cérébral – et j’étais de moins en moins danseur. Quand elle est revenue sur scène alors qu’elle avait plus de 80 ans ça m’a saisi. Je me suis dit son talent, sa force, c’est la scène, elle a cette capacité à communiquer ce qu’elle veut qui est extraordinaire. Et c’est si rare une femme de cet âge qui danse devant un millier de personnes ; il fallait que je fasse un film sur elle, que je montre quel artiste unique elle est. C’est comme ça qu’est parti le film. Ma 2nde motivation, c’est que je voulais me connecter à nouveau avec mes racines théâtrales. Du coup ça convenait pour moi et ça convenait pour elle.

C: Quand elle a commencé sa carrière sur scène, elle collaborait avec 2 hommes, John Graham et A.A Leath, c’était très expérimental ce qu’ils faisaient ?

RG : Elle était en plein dans l’univers de la danse moderne. Et elle s’est mise à réaliser que la danse moderne n’était finalement pas si éloignée du ballet, dont le principe est de donner une figure à quelqu’un pour qu’il l’exécute. Elle voulait trouver un moyen de rendre la danse créative et de la lier à la vie. Il s’agissait de se poser la question de savoir pourquoi on danse, pourquoi on fait de l’art. Alors elle s’est mise à expérimenter. Il a fallu qu’elle reparte de zéro. C’était comme un laboratoire ; ils se sont mis à courir dans une salle bleue pour savoir si ce serait différent que de courir dans une salle rouge. Ce genre de choses. Et puis Lawrence Halperin – son mari, qui était architecte paysagiste – et Anna avait une forte influence du Bauhaus . L’idée de base du Bauhaus c’est que « la forme suit la fonction ». Donc tout est basé sur des faits physiques, sur la réalité, il ne doit pas y avoir de décoration. Ils cherchaient un moyen de mettre en œuvre le processus créatif … pas de trouver une forme fixe à exécuter. C’est vraiment le processus qui les intéressait. Et ils se sont consacrés à ça dans les années 50 et le début des années 60. Et puis les émotions étaient rejetées de la danse à cette époque. Elle a certainement été une des 1ères personnes à combiner théâtre et danse. Au théâtre l’émotionnel c’est capital mais ça ne faisait pas trop partie de la danse, elle a connecté les 2.

C: Oui, il y a un passage dans le film où elle dit qu’elle a été rejetée du monde de la danse au même moment où le monde du théâtre l’a acceptée.

RG :Oui, c’est ce que je disais: il y avait quelque chose de tabou quelque part. Quand un danseur bouge son visage est comme un masque. Quand le danseur s’est mis à exprimer ce qu’il ressentait, les tenants de la danse classique se sont mis à dire que ça n’était plus de la danse. A la même époque le monde du théâtre essayait d’être plus physique, parce qu’il était encore très littéraire, très porté sur le texte. Aujourd’hui le « théâtre physique » domine mais ça n’était pas le cas à l’époque. Elle a amené le mouvement au théâtre et l’émotion à la danse. Et puis elle travaillait avec Fritz Perls – inventeur de la gestalt-thérapie , ndlr – elle a appris énormément de choses sur le fonctionnement émotionnel rapporté au corps. Comment certains mouvements peuvent créer une émotion que tu peux libérer.

C: Mais pourquoi se sont-ils séparés, Graham, Leath et elle ?

RG : C’est probablement le moment le plus difficile de sa carrière. Je sais que pendant longtemps elle a refusé d’en parler. Rétrospectivement, c’est juste triste qu’ils se soient séparés parce qu’ils étaient arrivés à un stade de la recherche dans la danse et le théâtre vraiment intéressant. Je crois qu’avec 10 ans de plus, ils auraient vraiment pu devenir très célèbres. Mais ils se sont séparés parce qu’il y avait un type dans le groupe qui était psychanalyste, Eugène Sagan, et qui voulait prendre le contrôle sur les émotions. Anna n’était vraiment pas intéressée par l’aspect thérapeutique. Il en est résulté une sorte de rivalité ; certains sont devenus pro-sagan, il a fait une tentative de suicide, bref tout ça ne s’est pas bien passé… Elle n’a vraiment commencé à parler de la rupture qu’après le film. Ca a été difficile pour moi de réevoquer tout ça ; John Graham par exemple regrettait vraiment ; il se sentait très coupable.

C: A propos de la rupture, elle dit que Graham et Leath ne voulaient pas continuer avec « le rituel » ?

RG : Anna cherche à aller au plus profond des raisons qui poussent à danser. D’où vient ce besoin. Elle utilise ce mot « rituel » pour désigner ce besoin. Pour être simple : nous avons besoin de pluie alors nous dansons la venue de la pluie, pour prendre une image un peu cliché ; mais « le rituel » c’est basé sur ce besoin. Elle voulait enraciner son travail plus avant dans ce besoin. Quand elle danse son cancer – dancing my cancer, 1975 – c’était pour elle un besoin de survie. A.A Leath et John Graham n’ont pas senti que c’était la bonne direction à cette époque. Je crois qu’ils voulaient plus explorer l’aspect thérapeutique. A.A Leath était quelqu’un qui se cherchait beaucoup. Il faut savoir qu’à l’époque, l’homosexualité n’était pas encore ouvertement tolérée et ils ont eu beaucoup de problèmes. Ils voulaient aller vers la thérapie mais c’était des artiste, alors ça entraînait de la confusion. Mais Anna, elle, ne l’était pas, elle explorait la notion de performance théâtrale.

C: Le passage de la danse à l’art-thérapie c’est ce qui frappe le plus.

RG : Tout d’abord Anna n’est pas une thérapeute. C’est juste qu’elle pense que quand l’art est fort il crée des émotions. Prends Guernica , est-ce que c’est de la thérapie ? Non. L’art quand il est bon a plus de répercussion que seulement être bon, il provoque quelque chose. En fait, elle a voulu briser les frontières. La thérapie, c’est un élément qui est arrivé à un moment mais son point focal c’est vraiment la danse. C’est juste que celle-ci se répercute sur tous les aspects de la vie et de la créativité.

C: Il y a 2 éléments dans son parcours et son travail: elle est artiste et professeur.

RG/ Oui, mais c’est la même chose. Les 2 faces d’une même pièce. Je fais un dessin et tu danses mon dessin et j’apprends sur mon dessin parce que tu l’as dansé. Ou l’inverse. C’est une façon de révéler ce que nous sommes. Pour moi c’est capital. La performance est un besoin humain. Elle est une très bonne prof parce qu’elle enseigne à travers l’activité de danser. Elle sait vraiment aider les gens à faire ressortir leur créativité. Elle déclenche notre potentiel, je dirais.

C: Mais rétrospectivement, qu’est ce qui importe le plus, ses ateliers ou ses performances scéniques ? Dans le film on voit que ses ateliers ont influencé beaucoup de personnes comme Trisha Brown, je me suis dit que c’était peut-être l’aspect le plus important de sa carrière…

R.G : Merce Cunningham disait d’elle qu’elle était comme un philosophe. Elle utilise sa technique pour réfléchir sur la vie. Elle reflète les raisons pour lesquelles nous dansons. Elle aurait pu être une plus grande star sur scène mais elle a refusé dans le but de continuer sa recherche sur le sens de la danse. Mon film veut plus mettre en avant l’aspect artistique de son travail que l’aspect thérapeutique. Certaines personnes disent qu’elle est comme une shaman. Pour moi tout ça, c’est des trucs New Age, avant tout c’est une artiste. Son message c’est « sert toi de l’art pour comprendre ta vie » ; les ateliers sont arrivés uniquement parce que son travail est très orienté sur le processus. Ca n’est pas la performance qui est une fin en soi mais toute l’architecture. Nous vivons aujourd’hui dans un monde où il est difficile de rendre compte de sa propre expérience. A la télé, partout, tu consommes l’expérience des autres, mais la tienne c’est comme si elle ne comptait pas, tu la négliges. Pourtant nous avons tous notre propre expérience qui est unique. Pourquoi je devrais ressentir ce que toi tu ressens ? Il y a un livre écrit sur elle qui s’appelle Experience As Dance . Ca paraît très banal mais c’est essentiel. Il s’agit vraiment de se concentrer sur sa propre expérience plutôt que celle des autres, ce qui est un super message pour tout artiste d’ailleurs. Chaque artiste cherche à savoir comment il peut être authentique. Eh bien l’authenticité elle se situe dans ton expérience personnelle, voilà. La base c’est ce que tu ressens et ce que tu éprouves. C’est pour ça que plein de gens peuvent regarder le film. Tu n’as pas à être un danseur. Tout le monde peut participer.

C: Oui, c’est un peu ce qu’on voit à la fin du film quand elle travaille avec des personnes âgées.

RG : Oui, c’est super. Les gens, les seniors, c’est nous : les non-danseurs. Ca revient vers nous. Beaucoup de gens qui ont vu le film me disent qu’ils se sentent impliqués quand ils voient cette séquence, ils ont le sentiment qu’ils peuvent participer. Quand j’ai vu Anna à New York, on a renoué et elle m’a encouragé à reprendre la danse. Je lui ai répondu que je n’étais plus vraiment dans la danse mais elle m’a dit peu importe, alors je suis venu et c’était super. Je lui ai dit que je voulais faire un film sur elle. Au début elle n’était pas motivée, on lui avait déjà proposé et puis finalement elle m’a appelé pour me donner les droits exclusifs de Seniors Rocking . C’était un travail avec des personnages âgées, sur notre héritage, sur ce qu’on laisse derrière soi. Anna ne voulait pas juste les faire danser mais leur faire dire quelque chose : quel message vous voulez laisser à vos grands-enfants, à vos amis, une fois que vous ne serez plus là ? Alors on s’est mis à interroger les gens : certains nous on dit que le plus important était l’entraide. D’autre d’exprimer sa créativité aussi longtemps qu’on en avait. Et puis du coup je suis allé voir Anna et je lui ai dit que je voulais l’aider à laisser un héritage. Je veux dire, quand elle danse, une fois que c’est terminé il n’y a plus rien. Elle a commencé à comprendre alors. Du coup j’ai étiré le projet Seniors Rocking en Le Souffle de La Danse . C’est vraiment comme ça que le film est parti, en fait.

C: Comment vous expliquez qu’elle soit pas très connue en France ?

RG : Parce qu’elle s’est toujours retirée. Ce sont les gens qui sont venus à elle. Merce Cunningham est venu à elle ; John Cage aussi. Et de temps en temps elle sort. On la loue à chaque fois mais elle ne le fait pas assez souvent. Ca n’est pas une stratégie de sa part, c’est juste comme ça qu’elle est. Elle a besoin d’être connectée à la nature, de faire ses trucs. Mais je pense qu’en même temps elle a influencé tant de gens, ça l’a rendu célèbre indirectement. C’était un des éléments de ma motivation pour faire le film. Il faudrait qu’on la connaisse mieux.

Nous tenons à remercier Ruedi Gerber pour avoir accepté l’interview ainsi que Claire Viroulaud et Anne-Lise Kontz de Ciné-Sud Promotion pour l’avoir rendu possible .

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