Interview Roberto Perez-Toledo

Le handicap est de plus en plus présent sur nos écrans de cinéma, qu’on songe à Intouchables par exemple. Des universitaires tentent aussi d’analyser ses représentations lors de colloques comme celui qui s’est tenu à l’EHESS les 5 et 6 décembre dernier. L’occasion pour Cinemapolis d’exhumer des cartons cette interview réalisée au festival Cinespana à Toulouse en octobre dernier… Seis Puntos Sobre Emma est un film espagnol qui porte un regard original et décomplexé sur la sexualité et le désir d’enfanter de jeunes handicapés. L’héroïne principale du premier long-métrage de Roberto Perez-Toledo, réalisateur prometteur atteint d’une atrophie spinale congénitale, est Emma, une jeune aveugle, employée d’une ligne téléphonique d’aide et d’information sur le handicap. Son désir d’être maman l’emportant sur ses sentiments, elle rompt avec son petit ami après avoir découvert qu’il est stérile et part à la recherche du spermatozoïde idéal.

L’intérêt du film, qui a notamment été diffusé en France lors de la dernière édition du festival Cinespaña de Toulouse, est double. En choisissant de dresser le portrait d’une jeune femme volontaire et indépendante qui utilise son handicap pour manipuler ses prétendants, Roberto Perez-Toledo rompt avec les personnifications classiques du protagoniste « handicapé », généralement présenté comme la victime d’un système stigmatisant et non-incluant. A travers les séquences reconstituant des sessions de thérapie de groupe, le réalisateur propose aussi une réflexion subtile sur les formes de hiérarchies implicites qui peuvent exister entre différentes communautés constituées autour du handicap.

Le réalisateur, rencontré lors de la projection de Seis Puntos Sobre Emma au festival Cinespaña de Toulouse, est revenu sur la genèse et les enjeux du film.

Cinemapolis : Depuis quelques années, l’industrie cinématographique ne répugne plus à traiter les questions de handicap de manière réaliste au cinéma. Autrefois réduite à des personnages caricaturaux qui servaient souvent une intrigue ou des situations comiques, la personnification du handicap se veut aujourd’hui plus subtile et en même temps plus frontale. On n’épargne plus au spectateur les séquences de thérapie et l’on tourne avec des acteurs atteints de troubles psy ou de déficiences motrices… Quels ont été vos choix dans la direction d’acteurs ?

Roberto Perez-Toledo : Pour mon film, j’ai choisi de représenter des séquences de thérapie dans lesquelles interviendraient des acteurs confrontés au handicap dans la « vraie vie », ce sont les deux jeunes sourds et la jeune femme atteinte d’une malformation, mais aussi des acteurs « valides », qui en apprenant à connaître le personnage qu’ils allaient interpréter, se familiariseraient avec le quotidien et le ressenti d’un individu « handicapé » et rendraient leur performance crédible à l’écran.

Cinemapolis : Et l’actrice principale, qui interprète cette jeune femme aveugle d’une incroyable force de volonté, mais très solitaire, comment l’avez-vous choisie ?

Roberto Perez-Toledo : Verónica Echegui n’est pas aveugle, c’est une jeune actrice qui monte en Espagne. C’est l’une des plus talentueuses de sa génération et elle a déjà été nominée aux Goya [NDLR : l’équivalent de nos Césars] à deux reprises. Je suis heureux quand les personnes qui ne connaissent pas sa réputation ou ne l’ont encore jamais vu à l’écran croient qu’elle est aveugle, cela montre qu’elle a su incarner ce personnage à la perfection. Il y a aussi Nacho Aldeguer qui interprète le garçon avec un retard mental. C’est un acteur incroyablement intelligent qui a compris comment exprimer le ressenti de son personnage (…) J’ai eu la chance de m’entourer d’acteurs très courageux : les rôles que je leur ai proposés ne sont pas simples, il ne faut pas avoir de préjugés pour les accepter, il ne faut pas avoir peur de l’image publique qu’on peut donner…

Cinemapolis : Mais comment les acteurs s’approprient-ils l’expérience intime du handicap ? On peut supposer qu’il existe un monde de sensations ou des manières d’appréhender le monde qui n’appartiennent qu’aux personnes avec un handicap…

Roberto Perez-Toledo : Pour parvenir à un bon résultat, il faut un subtil mélange de direction d’acteurs et de recherche documentaire. Avant de commencer à tourner, j’ai rencontré différentes femmes atteintes de cécité que j’ai présentées à Veronica. Si elles étaient toutes différentes, elles possédaient chacune des manières de se mouvoir, de s’occuper de leur maison, de travailler qui étaient dictées par leur handicap. Et Veronica est une actrice très empathique qui observe beaucoup et elle s’est imprégnée de tout cela… Elle ne s’est pas non plus contentée de les regarder, d’imiter leurs comportements mais elle a voulu les connaître, elle leur a posées de nombreuses questions sur leur quotidien et leurs sentiments par rapport à leur cohabitation avec le handicap.
En fait, notre travail de documentation a été grandement facilité par le désir des acteurs de se plonger dans un monde qui leur était complètement inconnu et qui, avant le film, pouvait aussi leur sembler étrange. Pour Ricky, le personnage atteint d’un retard mental, c’est l’acteur qui s’est inspiré d’un jeune homme rencontré dans un centre de réhabilitation. Un service pour paraplégiques nous a aussi ouvert ses portes. Et notre projet a très bien été accueilli, il y avait une volonté de part et d’autre de mieux se connaître, il y avait aussi le désir chez des personnes avec handicap de communiquer leur expérience, de ne pas la garder que pour soi. Enfin, m’avoir moi comme réalisateur, avec mon expérience du handicap, leur a beaucoup servi, j’étais une sorte de référent permanent…

Cinemapolis : Quel était votre objectif initial ? Faire un film contre la stigmatisation ?

Roberto Perez-Toledo : au début de mon entreprise, j’avais très peur que mon scenario ne soit pas compris. Je n’ai jamais voulu faire un film sur le handicap mais plutôt un film avec des personnages handicapés dedans à qui il arrive plein d’autres choses que le handicap. Je voulais que le handicap ne soit pas au cœur de l’intrigue mais plutôt qu’on puisse suivre le cheminement d’une héroïne, qui est aveugle certes, mais qu’on accompagne comme si c’était n’importe quelle autre femme.

Cinemapolis : Est-ce qu’il y a un risque d’être estampillé réalisateur handicapé par le public et la critique ?

Roberto Perez-Toledo : Oui, j’étais vraiment conscient de ce risque-là. Pour les medias, ce raccourci est très simple à réaliser. Pendant la promo du film, je ne compte plus le nombre de fois où l’on m’a dit ‘Tu as fait ce film parce que le sujet te touchait comme tu es en fauteuil roulant.’ On m’a aussi demandé dans quelle mesure je m’étais inspiré de ma propre expérience de handicapé pour le personnage de Lucia [jeune femme en chaise roulante qui s’interroge sur le sexe tarifé comme moyen d’avoir une vie sexuelle épanouissante]. Mais, j’espère bien qu’avec mon deuxième long-métrage, je pourrais me débarrasser de cette étiquette qui je crois m’a déjà été accolée ! [rires]

Cinemapolis : Est-ce qu’il est difficile d’obtenir des financements pour un long-métrage qui aborde la question du handicap à travers ses personnages ?

Roberto Perez-Toledo : Nous avons rencontré énormément de difficulté pour réunir les sommes d’argent nécessaires à la réalisation. Mais, la production du film s’inscrit dans un contexte économique espagnol particulièrement difficile pour tout le monde aujourd’hui. Nous avons reçu de l’aide de la communauté autonome des Canaries [NDLR : l’Espagne est divisée en régions qui disposent toutes d’une certaine autonomie en matière de gouvernance publique, le pouvoir étant très décentralisé], notamment à travers ses chaînes de TV. Le film a coûté un peu moins de la moitié d’un million d’euros, ce qui est très peu. Les acteurs ont accepté des cachets très inférieurs à ce qu’ils ont l’habitude de toucher et même l’équipe technique a fait preuve de beaucoup de générosité.

Cinemapolis : Pourquoi avoir choisi de mettre en scène un psychothérapeute qui franchit la limite avec ses patients ?

Roberto Perez-Toledo : Au départ, l’idée était de présenter des personnages qui ne soient pas foncièrement bons ou mauvais. On a écrit un scenario qui permettait d’exploiter la part d’ombre des personnages. On voulait déconcerter le spectateur, qu’il ne sache pas trop à quoi s’en tenir…même s’il finit par comprendre les décisions prises par les individus à l’écran. Je voulais dépeindre trois personnages paumés, confrontés à des situations qui leur échappent littéralement des mains. Je voulais aussi montrer comment un médecin qui s’est marié très jeune perd complètement le contrôle de lui-même en rencontrant une jeune femme handicapée qui ne ressemble en rien à sa femme mais aussi aux autres patientes… S’il existe une forme de rédemption pour le personnage du thérapeute, c’est parce qu’à travers sa rencontre avec Emma, il a lui aussi été placé dans une situation de perte de contrôle total, de fragilité émotionnelle et existentielle…

Cinemapolis : Est-ce que l’histoire d’amour qui existe dans le film est basée sur des faits réels ?

Roberto Perez-Toledo : Eh bien, quand on écrit, on s’inspire toujours de personnes qu’on a croisées, de sentiments personnels mais il n’existe pas une Emma en tant que telle ou un thérapeute qui m’ait confié avoir eu ce type d’expériences ! [rires] Lors des projections, cet aspect du scenario, a parfois choqué, notamment aux États-Unis, mais cela faisait vraiment partie du projet initial, je voulais montrer comment une personne qui représente une forme d’ordre et de normalité, dont le rôle est de conseiller les autres, peut elle-aussi être complètement impuissante et ne plus être d’aucun secours pour personne et surtout pas pour lui-même…

Cinemapolis : Est-ce que vous croyez qu’il existe une culture du handicap ou différentes communautés définies par un même handicap? Et si oui, est-ce que vous êtes sensible aux formes de hiérarchies qui peuvent s’établir entre les communautés ?

Roberto Perez-Toledo : J’ai essayé de rendre compte de cette tendance dans le film à travers toute une série de séquences où les personnes qui participent à la thérapie de groupe s’interrogent sur les labels ou les catégories qui les définissent. Il y a aussi cette scène entre Emma et Lucia où le personnage de Lucia, clouée dans une chaise roulante, exprime le sentiment qu’être paraplégique, c’est une condition moins enviable que celle d’être aveugle. Ce type de questionnements personnels ou communautaires, je l’ai déjà entendu chez des personnes directement touchées par le handicap. Mais, je crois qu’ici, en Espagne, les mouvements communautaires sont peu marqués. D’un point de vue personnel, ce sont des questions qui m’indiffèrent. La manière dont on m’appelle, les mots qu’on utilise pour nommer ma condition, je m’en moque. Je ne me sens pas plus part d’un collectif de paraplégique que d’un autre groupe. J’ai tenté de lutter pour atteindre mes objectifs dans la vie et je n’ai jamais souhaité comme me réduise à une niche marketing. Je suis Roberto, pas Roberto le handicapé.

Par ailleurs, l’idée d’un orgueil handicapé, d’une fierté à appartenir à un groupe de handicapés qui partagerait la même culture, ne me séduit pas vraiment. Je crois qu’être handicapé, c’est subir une condition que l’on n’a pas choisie. J’ai dû mal à admettre qu’un sourd qui pourrait entendre préfère rester dans le silence ou qu’un aveugle préfère ne pas voir… Moi, personnellement, si je pouvais me passer de cette chaise roulante, je serais très heureux. Je pense que ce qui qui importe, c’est ne pas se définir uniquement à travers le prisme du handicap, c’est passer outre les difficultés entraînées par le handicap. L’une des phrases clefs du film, pour moi, c’est quand Emma s’écrit :
« Je ne laisserai personne me dire ce que je peux ou ne peux pas faire. » Eh bien, cette phrase a été l’un de mes leitmotive tout au long de mon existence. Je pense qu’il faut combattre les tabous, les étiquettes, les préjugés… Moi, je me sens handicapé que lorsque je rencontre sur mon chemin des marches que je n’arrive pas à monter, des portes que je ne peux pas franchir, sinon, en dehors de ça, ma vie est fluide, elle avance et j’essaie de me concentrer sur les aspects de ma vie avec lesquels le handicap n’interfère pas… Il y a des personnes qui ont des postures plus militantes que moi mais ce genre d’actions ne m’intéressent pas car je trouve qu’elles m’empêchent de vivre en-dehors du handicap, ce que je désire plus que tout, c’est que personne ne m’empêche de réaliser certains projets sous prétexte que je suis handicapé.

Cinemapolis : Malgré tout, votre film possède une dimension très combattive, à l’image de ce que vous venez d’exprimer à propos de votre liberté personnelle. Ce qu’on peut dire, c’est que vous avez voulu éviter toute victimisation du personnage principal. Emma n’est jamais présentée comme victime de la société, et cela transparaît aussi dans la bande-son…

Roberto Perez-Toledo : Je voulais éviter tout sentimentalisme dans ce film. Je voulais que le film soit cohérent avec la caractérisation d’Emma. C’est une personne avec des fragilités mais qui fait preuve d’une grande énergie et détermination. Elle ne veut pas que les autres la voient pleurer, elle ne s’autorise aucune faiblesse devant des témoins. Je voulais que mon film soit à l’image de cette héroïne, un mélange de fragilité mais aussi de force. J’ai choisi une bande-son très discrète, quasi atmosphérique, je n’ai jamais voulu de musique qui dicte au spectateur les émotions à ressentir.

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