Frank Rose, BUZZ, éditions Sonatine.

Les éditions Sonatine (dont on avait déjà présenté Chroniques des Jours Enfuis de Sam Shepard) publient Buzz de Frank Rose, journaliste à Wired, connu pour ses nombreuses contributions dans Rolling Stone Magazine, Esquire, Vanity Fair et Village Voice… Le journaliste, auteur d’articles sur Philip K. Dick ou les jeux en réalité alternée (ARG), s’intéresse à la place qu’occupe Internet dans l’industrie du divertissement, cinéma mais aussi télévision… Un essai stimulant, ambigu aussi, qui soulève de nombreuses questions sur notre pouvoir de réflexion dans une société où la consommation d’images est reine.

Pendant la lecture de Buzz , je me remémore un séjour à Shanghai, les écrans publicitaires étaient omniprésents dans le métro, déversant une déferlante de sons et d’images, poussant le voyageur à la consommation. Il n’avait qu’à descendre de rame pour trouver des distributeurs de coupons de réduction à utiliser dans les magasins de la mégalopole… En écho à ces souvenirs, des images de films: Blade Runner mais aussi Le 5ième élément , dans un tout autre registre.

Le monde futuriste décrit dans ces récits d’anticipation est là, plus près de nous qu’on ne le croit… En décryptant les liens entre Internet et la société du divertissement, Frank Rose montre aussi les rouages d’une machine médiatique et marketing qui a réussi à faire de l’homme et de la femme modernes des homo-consomatus, des êtres qui se définissent avant tout par leur consommation de produits tendance…

Le génie du marketing est de nous faire croire que nous sommes libres de nos choix en tant qu’acheteurs de produits culturels. Le livre de Frank Rose est un panégyrique du web participatif, des jeux en réalité alternée qui selon lui, révolutionneraient notre mode de consommer du divertissement. Autrefois passifs, réunis devant un écran de TV pour regarder I love Lucy , l’ancêtre des soaps et séries d’aujourd’hui, nous investissons aujourd’hui massivement les forums et blogs pour commenter nos émissions ou films favoris. Je pense que la famille des années 1950 le faisaient autour du repas, que l’adolescent des années 1970 rédigeait ses commentaires dans un fanzine et que finalement rien n’a changé…

Ou peut-être si… notre difficulté croissante à nous extraire des images qui nous vantent les merveilles de telle ou telle histoire, filmique ou journalistique… Il suffit de voir le buzz qu’a fait le tweet de Valérie Trierweiler… Faire le buzz, justement, est-ce que ce n’est pas s’agiter beaucoup, brasser énormément d’air, attirer à tout prix l’attention sur quelque chose de superficiel, d’insignifiant, de trivial, de vulgaire ?

Le problème de l’analyse de Frank Rose est qu’elle établit des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être. Après avoir déconstruit l’opération Why so serious ? , qui n’est finalement qu’un immense teaser, donnant un avant-goût du film The Dark Knight , Frank Rose écrit: « Pendant plus de soixante-neuf ans, Batman n’a sévi qu’en dessins, dans une série de comics, artefacts imprimés aux règles narratives et aux codes bien définis. Il est resté à l’intérieur des cases. Vous vous en saisissiez, puis vous le reposiez. Vous pouviez le lire ou pas, mais lui ne vous lisait pas. Il ne s’infiltrait pas dans votre vie. »

Justement, le lecteur conservait le contrôle sur sa BD, décidait quand arrêter de lire, ou même arrêter définitivement de lire si l’histoire ne lui plaisait pas. Pendant les pauses de lecture, l’imagination faisait le reste et le lecteur s’appropriait véritablement l’univers de l’auteur.
Ce que Frank Rose nous décrit comme le nec plus ultra, l’opération Why so serious ?, consistait à utiliser la communauté internet, et soit dit en passant les fichiers informatisés de consommateurs, pour semer des indices qui titillerait tellement le spectateur potentiel qu’il n’arriverait pas à se soustraire aux injonctions de participer à la gigantesque traque organisée. Réveillé en plein nuit par des SMS mystérieux, lancé dans une course-trésor qui le mène dans des pâtisseries partenaires de l’opération, le joueur de Why So Serious n’est finalement qu’un futur consommateur qui a abandonné son libre-arbitre devant la débauche de moyens utilisés. Participe-t-il davantage à la trame narrative du film ? Non, il obéit et exécute ce qu’on lui demande de faire, l’histoire de sa quête a été écrite en amont par des publicitaires retors…

Selon Frank Rose, les consommateurs n’ont jamais été aussi libres grâce à Internet. L’industrie des médias a perdu le contrôle des horaires, de l’audimat et même de la publicité, les communautés d’internautes pouvant détruire la réputation d’une série ou d’un film… On partage l’optimisme de l’auteur mais on sourit aussi devant tant (?) de naïveté (?) Les blogs, même autoproclamés indépendants, non commerciaux, ont besoin des diffuseurs et des distributeurs pour exister ou garder la visibilité nécessaire à leur rayonnement. La multiplication de blogs n’assure pas la singularité des points de vue ou la liberté des commentaires… On pourrait même au contraire, s’interroger sur un effet mimétique qui fait que l’ensemble de la bulle Internet va se saisir d’un produit et par effet d’imitation, vanter ses mérites, pour justement ne pas être identifié comme l’outsider, celui qui n’est pas à la mode et n’a rien compris…

Là où certaines critiques pourraient être adressées à Frank Rose, c’est de ne pas avoir suffisamment pris en compte la dimension uniformisante des aspects communautaires d’internet. Ou peut-être que si, après tout, il est américain et appartenir à une communauté (ecclésiale, ethnique…) est ce qu’il y a de plus sacré pour le citoyen américain moyen. Frank Rose cite la série Chuck comme l’exemple du pouvoir des téléspectateurs sur les producteurs et les magnats des grandes chaînes… Cette série a peut-être bénéficié du mouvement de protestation de milliers de fans qui refusaient sa disparition à l’écran mais, il y a aussi des milliers de contre-exemples: Dead Like Me , MillenniuM qui montre que la mobilisation de mordus télévisuels ne suffit pas à assurer l’avenir d’une série.

L’une des thèse défendue par Frank Rose est qu’à chaque époque correspond une critique du média émergent. Les livres faisaient peur quand on a inventé l’imprimerie et que leur diffusion s’est démocratisée. Puis, Ray Bradbury s’en est pris à la télévision dans Fahrenheit 451 Aldous Huxley avait fait la même chose dans Le Meilleur Des Mondes, paru 5 ans après les premiers films parlants… La force de l’illusion qui soustrait au réel et impose sa vérité déformée aux esprits captifs et séduits… Certes, mais réduire ces deux monuments de la littérature à une critique des moyens de divertissement, c’est passer à compter de leur sagesse primordiale. C’est aussi oublier que Bradbury collabora avec le cinéma et que Fahrenheit 451 fut adapté par François Truffaut .

Fahrenheit 451 reste plus que jamais d’actualité car au-delà d’une dénonciation des pouvoirs des écrans publicitaires ou de la télé-réalité, le livre de Ray Bradbury nous interroge quant à notre capacité à critiquer et refuser le réel qui s’impose à nous. La grande liberté qu’offre la littérature et la lecture est qu’elles supposent une certaine médiation… Sa force de persuasion est moins forte car pour pénétrer un texte, il faut faire un effort. De plus, un livre est souvent le produit d’un auteur qui partage sa vision du monde, singulière et unique. On peut-être d’accord avec lui ou non. Il s’en moque. La publicité, elle, a pour objectif de convaincre à tout prix car elle ne vise qu’à engranger des bénéfices, à vendre quelque chose de consommable et qui doit être remplacé le plus rapidement possible pour laisser place à d’autres produits… Elle est conçue pour le plus grand nombre et surtout dans sa tentative de plaire à un maximum de gens, elle vise à être le plus consensuelle possible…

Un monde où les individus sont heureux sans comprendre pourquoi, juste parce qu’ils se laissent tenter par les sollicitations extérieures sans jamais prendre le temps de savoir, si ce qu’ils veulent, au plus profond d’eux mêmes, ne leur appartient pas à eux et à eux seuls… voilà ce que décrit admirablement Ray Bradbury ou ce qu’évoque Gary Numan et son groupe Tubeway Army quand il met en scène, dans sa chanson Down in the Park , en 1979, une étrange histoire de clones…

« Il la vit penchée vers les grands murs chatoyants tout couleurs et mouvements où la famille lui parlait et lui parlait et lui parlait, où la famille babillait et jacassait et prononçait son nom et lui souriait sans rien dire de la bombe qui était maintenant à deux centimètres, un centimètre, un demi-centimètre du toit de l’hôtel. Penchée, la tête pratiquement dans l’écran, comme si son appétit d’images voulait y débusquer le secret du malaise qui lui valait ses insomnies. Mildred, penchée anxieusement, les nerfs à vif, comme prête à plonger, tomber, s’enfoncer dans cette grouillante immensité colorée pour se noyer dans le bonheur qui y brillait (…) Montag vit ou sentit, ou s’imagina voir ou sentir les murs qui viraient au noir sous les yeux de Millie, l’entendit hurler, car dans le millionième de fraction de temps qui lui restait à vivre, elle voyait le reflet de son visage, là, dans un miroir et non dans une boule de cristal, et c’était un visage si furieusement vide, tout seul dans la pièce, coupé de tout contact, affamé au point de se dévorer lui-même, qu’enfin elle le reconnaissait pour sien et levait brusquement les yeux vers le plafond à l’instant où celui-ci et toute l’armature de l’hôtel s’écroulaient sur elle. »

Fahrenheit 451 , Ray Bradbury, pages 205-206.

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