Rêve et Silence

Rosales compte parmi ces auteurs qui remettent leur film au main du hasard. Il s’agit de capturer l’instant fugace, le moment où les acteurs oublient qu’ils jouent, où le décor même cesse d’être un décor, où une certaine authenticité traverse l’image, parce qu’un geste, une émotion n’était pas prévue, était purement accidentelle.

Combien de réalisateurs se sont voués à cette étrange alchimie de l’accident, d’Andy Warhol qui n’aimait que les travellings maladroits, à maintenant Jaime Rosales, qui a demandé à son cadreur de ne pas faire de rattrapage quand ses comédiens quittent le champ de la caméra ?

Rêve et Silence pousse la démarche aussi loin que possible. Script sans dialogues, tout à l’impro, prise unique, cadrage non storyboardé, lumière naturelle. Rosales doit croiser les doigts pendant qu’il tourne. La lutte contre l’artificiel – et la mise en scène n’est qu’artifice – fait qu’il y a dans cette démarche comme un abandon. Ne rien faire, laisser aller, pour que tout ne soit que de l’imprévu.

Le cinéma a longtemps aspiré à cette capture du vrai par le refus de ses procédés et de ses techniques. Il y a une longue tradition de comédiens non-jouants, des « modèles » de Bresson, aux non-professionnels dont régulièrement un réalisateur se targue d’avoir fait appel pour faire plus « vrai ». On se souvient du Dogma de Lars Von Trier et ses cosignataires, qui reposait sur une renonciation quasi totale des artifices de mise en scène. Vieille ritournelle en somme.

Est-ce que néanmoins l’absence de mise en scène n’a jamais été autre chose qu’une forme de mise en scène ? Suivant cette voie, on arrive bien vite à des absurdités. Un cadre qui n’a pas été préparé est autant un angle de vue, avec que ça implique d’exposition et de dissimulation, qu’un cadre qui a été soigneusement conçu. Le réalisateur peut bien s’aliéner son propre processus de création, la quantité d’artifices qu’il y déploie est exactement la même que partout.

Car, dans le fond, la magie de l’instant, celle de l’imprévu, elle se trouve partout et tout le temps, y compris chez Steven Spielberg ou James Cameron.
On peut vouloir tout maîtriser, notre travail est toujours pris dans ce que Bergson appelait « la durée vraie », qui fait que rien n’est vraiment prévisible, qu’il y a toujours une marge entre ce qui est planifié en amont et ce qui sera le produit fini ; le processus de création n’est pas comme un de ces tatouages à l’eau qui, une fois qu’il a été dessiné, n’a plus qu’à être appliqué.
Un réalisateur qui, voyant son film terminé, dit qu’il est « exactement comme il l’avait imaginé », flatte sa réussite personnelle. Mais ça n’est pas vrai. Rien ne se passe jamais comme on l’avait prévu. Un peintre en parfaite possession de son art n’est pas capable d’anticiper à quoi ressemblera le tableau qu’il s’apprête à exécuter même s’il est capable de millimétrer son coup de pinceau.

La vraie illusion de la mise en scène hollywoodienne, c’est de faire croire que tout est savamment calculé et maîtrisé.

Et on pourra dépouiller autant qu’on veut sa mise en scène, on ne l’annulera jamais.

Titre : Sueño y silencio

Réalisation : Jaime Rosales

Interprétation : Yolanda Galocha, Oriol Roselló

Date de sortie : 03/10/2012

Distribution : Bodega Films

Crédit Photos : Bodega Films

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