Interview Yousry Nasrallah

Cinemapolis a rencontré le réalisateur d’Après la Bataille qui revient sur la genèse du film, les individus qui l’ont inspiré pour ses nouveaux personnages et le caractère sociologique de son travail…

Actualité Brûlante

Cinemapolis : Après la Bataille est un film qui traite d’une actualité politique et sociale brûlante. Le scenario est construit autour du couple phare formé par Reem et Mahmoud qui appartiennent à des univers très différents. Je me demandais si c’était un moyen de traiter de la fracture sociale qui existe en Égypte.

Yousry Nasrallah : La fracture sociale, elle existe depuis très longtemps en Egypte. Ces divisions, ces barrières entre classes, elles existent depuis très longtemps. Et le mur, qu’on voit dans le film, est l’image même de cette fracture. C’est un vrai mur mais il acquiert cette dimension de métaphore à cause de quelque chose d’inhérent à la dictature qui est de construire des murs entre des classes sociales, des confessions différentes, des ethnies… ça fait partie de tout ce qui peut vous mener à un moment où la question de la citoyenneté se pose de manière très très grave dans un pays comme l’Égypte comme dans tous les autres pays arabes d’ailleurs.

Mur de Nazlet

L’histoire d’une transgression

Yousry Nasrallah : Ce que raconte le film, c’est l’histoire d’une transgression justement. C’est une femme qui ose, par passion peut-être…je ne sais pas quelle mouche l’a piquée. Oui, il [Mahmoud] est attirant mais oui, en même temps, c’est un ennemi qui a attaqué la place Tahrir mais il est émouvant parce qu’humilié… Et puis, il est d’une autre classe. Et cette brutalité avec laquelle elle passe à l’acte, de manière complètement irréfléchie, ça me rappelle un peu la révolution! Il y a un côté dans la révolution où on ne réfléchit pas beaucoup avant de passer à l’acte.

Cinémapolis : C’est vrai que Reem est du côté de la transgression, mais Mahmoud incarne quant lui davantage un héros tragique, pétri de contradictions…Comment avec-vous pensé et conçu ce personnage?

Yousry Nasrallah : Il est fou amoureux de sa femme et…Mais, c’est surtout avec son fils que la relation est très troublante. Il y a cette scène dingue où il manque de le tuer parce que son fils a osé lui dire qu’il voulait être comme lui. C’est un personnage au bord du suicide qui est humilié de partout: parce qu’on l’a vu sur Youtube en train de se faire battre sur la place Tahrir, parce qu’il est tombé de cheval, sa fierté de cavalier est abimée, on ne tombe pas de cheval. Il se fait railler par les siens et il n’a pas de quoi nourrir ces enfants, c’est sa femme qui travaille, c’est un personnage complètement émasculé et le côté flatteur que peut avoir l’intérêt érotique d’une femme pour lui, cela lui fait du bien. On me demande souvent pourquoi avoir insisté sur cette relation: parce que c’est très bien pour le personnage qu’il ait connu ça dans sa vie.

Mahmoud n’est pas Woyzeck

Cinémapolis : Mais, la relation entre Reem et Mahmoud n’est jamais vraiment aboutie, vous laissez planer le doute…

Yousry Nasrallah : Leur amour n’est jamais consommé parce qu’elle a très peur…Lui est prêt, pour aller plus loin, mais elle a très peur de se lancer. Elle essaie de se rétracter surtout quand elle découvre qu’il a une femme et des enfants, elle se retranche dans une ambiance bourgeoise.

Mais pour répondre à votre question précédente, c’est plusieurs personnages réels qui m’ont inspirés pour Mahmoud. C’est pas Woyzeck [personnage d’une pièce de théâtre de Georg Büchner d’après un fait divers sanglant]… Vous avez des personnages qui lui ressemblent?

Cinémapolis : Il a tout du personnage tragique, il est confronté à des choix et quelque soit sa décision, il fera du mal aux personnes qu’il aime, et ce n’est pas de sa faute…

Yousry Nasrallah : Et c’est de sa faute car il a fait de mauvais choix et il doit maintenant en faire d’autres pour retrouver sa dignité et sauver sa femme et ses gosses. Je crois que le personnage, il vient d’un concierge qui travaille dans un immeuble que je connais. Il est illettré et pourtant, l’éducation de ses enfants l’obsède au point où il est vraiment violent avec eux et ça, ça m’a beaucoup troublé. Ce rapport que cet homme très doux, très tendre avec les animaux, complètement analphabète, originaire de la Haute-Egypte et pour qui l’éducation des enfants est une chose sacro-sainte, il est prêt à les battre quand ils sèchent les cours, on entend alors les hurlements dans tout le quartier.

Donc cet homme m’avait beaucoup surpris et l’autre chose, l’autre moment, c’est en faisant les repérages du film, on s’étaient rendus dans le quartier, on marchait ma co-scénariste et moi dans les rues pour rencontrer des gens qui ont participé à la bataille des chameaux. Et donc les gens un peu plus nantis, un peu plus éduqués, ont fait venir quelques garçons qui avaient participé à la bataille des chameaux et c’était « Oui, nous on est pour la Révolution mais eux, ce sont des imbéciles, des illettrés, le cheval s’est penché vers l’autre cheval pour lui dire ‘qu’est ce qu’on fout là, rentrons chez nous.’ Le cheval avait compris avant que le cavalier débile de comprenne. »

Et je voyais un garçon qui riait mais on voyait qu’il était gêné, il riait pour s’empêcher de se lever et de battre le type qui disait ça sur eux. On voyait qu’il était extrêmement gêné d’être traité pire qu’un imbécile, qu’un animal et en même temps, accepter qu’on dise ça de lui, c’était le seul moyen pour se disculper du sentiment d’avoir fait quelque chose de terriblement grave en allant se battre sur la place Tahrir. C’était une manière de dire « Je suis innocent parce que je suis bête, je suis illettré. » C’est là où est née l’idée de Mahmoud, cet homme dans cette situation plus l’image de mon portier qui veut éduquer ses enfants et leur apprendre à être digne.

Bassem Samra: un excellent acteur.

Cinémapolis : Est-ce que vous allez continuer à tourner avec Bassem Samra qui incarne Mahmoud et qu’on voit dans plusieurs de vos films?

Cinémapolis : Chaque fois qu’il y aura un rôle pour Bassem dans un de mes films, il y sera. Vous savez, j’ai commencé à tourner avec lui dans un film où il avait un tout petit rôle et après ça, il était dans le documentaire sur le voile et après il avait le rôle principal dans La Ville , puis un tout petit rôle dans La Porte du Soleil , encore un plus petit rôle dans l’Aquarium et dans Femmes du Caire , il n’y était pas…C’est un immense acteur mais je crois que chacun grandit de son côté. Cela serait sous-estimer Bassem de s’imaginer qu’il est lié à un réalisateur en particulier. D’ailleurs, c’est pas avec moi qu’il est devenu une grande vedette du cinéma égyptien, c’est avec Marwan Hamed , le réalisateur de L’immeuble Yacoubian

Bassem Samra dans une scène de l’Immeuble Yacoubian

Le quartier de Nazlet

Cinémapolis : Comment avez-vous été accueillis lorsque vous vous êtes rendus sur le lieu de tournage ?

Yousry Nasrallah : Le lieu de tournage, c’était le départ du film. Il n’y a pas eu d’hésitation. L’idée du scenario est venue de Dina (l’actrice Phaedra ) dans le film, le personnage qui est la copine de Reem, est joué par une comédienne qui dans la vie, s’occupe d’animaux comme on voit dans le film. C’est elle qui est venue nous dire qu’il y avait à Nazlet une vraie tragédie, que les animaux, les chevaux, étaient en train de mourir de faim, et que les chameliers vendaient leurs chameaux aux abattoirs parce qu’ils n’arrivaient plus à les nourrir. Et Bassem qui joue le rôle de Mahmoud, qui est un comédien avec qui je travaille depuis plus de vingt ans, il habite pas loin de chez eux et j’avais déjà tourné à Nazlet dans les années 1990 un film documentaire qui s’appelle « A promos des garçons et des filles et du voile » donc ça se passe là-bas…Pour moi, ça me semblait bizarre ce qu’on disait: ces gens-là sont tout sauf des suppôts de Moubarak, donc je me suis dit « Je vais y aller. Il y a une histoire là-bas. »

Cinémapolis : vous aviez de bons contacts avec les habitants du quartier?

Yousry Nasrallah : Non pas vraiment. Ils étaient très méfiants. On début, je sentais qu’ils faisaient un effort incroyable pour être gentils, pour montrer qu’ils étaient pas contre la révolution. ET ils se demandaient « Qu’est ce qu’il vient chercher chez nous? » Je leur ai dit « ça ne m’intéresse nullement de savoir qui vous a dit d’aller place Tahrir, ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe chez vous, dans votre quartier. » Et la première idée du film, c’était maintenant que cette image du père, Moubarak, et de vos chefs de clan, cette idée d’être en sécurité grâce aux chefs qui sont tombés, n’existe plus, comment allez-vous faire pour vous sentir protégés?

Cinémapolis : Vos films tournent aussi autour du couple, de la relation de pouvoir qui peut parfois exister? On pense ainsi à Femmes du Caire dans lequel la pugnacité d’une femme journaliste met en danger la promotion qu’attend son mari, lui-même dans la presse…

Yousry Nasrallah : Ah oui, Femmes du Caire …Je crois que le couple est central au cinéma. Et les femmes aussi sont importantes…

« C’est très français de dire désenchantement. Après la Bataille, c’est la lucidité. »

Cinémapolis : Vous aviez participé au film collectif 18 jours avec 10 points de vue de réalisateurs. Est-ce qu’Après la Bataille prolonge le travail entrepris dans 18 jours?

Yousry Nasrallah : 18 jours, c’est un film qui raconte la folie des 18 jours autour de Moubarak… Après la Bataille, c’est autre chose, c’est pas le désenchantement… C’est très français de dire désenchantement, Après la Bataille, c’est la lucidité… Après cette euphorie, qu’est qui reste? la question qu’on continue à me poser aujourd’hui, c’est ‘Comment peut-on faire un film sans le recul quand il s’agit d’un grand événement historique?’ Moi, je me demande ‘Qu’entend-on par recul?’ Le recul ne vient pas quand du temps entre les événements s’est écoulé, quand on attend plusieurs années… Le recul, ce n’est pas une question de temps mais une question de réflexion! Je pense qu’il y un recul dans le film, il y a une réflexion… Les événements qui se sont produits en Égypte depuis la chute de Moubarak jusqu’aujourd’hui »hui prêtent à réfléchir, à enquêter…Mais le recul ne doit pas être synonyme de momifier, de déposer dans une morgue ce qu’on vit en attendant de disséquer tout ça, je ne crois pas qu’il s’agisse de recul…

Au delà de la valeur naturelle du film comme œuvre d’art, je pense qu’il y aura dans 10 ou 20 ans, quelqu’un qui regardera le film comme un objet sociologique et qui dira « Voilà les questions qu’on se posait dans l’année qui a suivi la chute de Moubarak. »

Cinémapolis : Votre film a-t-il été projeté en Égypte? Quelles ont pu être les réactions?

Yousry Nasrallah : Il sort le mercredi 19 septembre, comme ici mais personne ne l’a encore vu. Aujourd’hui [17 septembre], il passe pour la première fois devant un public égyptien, dans le cadre du festival de Louxor, en présence des comédiennes. En tout cas, c’est pas un film qui caresse dans le sens du poil. Donc, je m’attends au meilleur comme au pire…

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