Keep the lights on

Ce qui séduit d’abord dans Keep the Lights On , c’est cette manière de filmer des corps masculins nus. Les étreintes entre les deux hommes sont filmées sans pudeur, avec beaucoup de liberté: une forme de beauté sauvage irradie de l’interaction entre Thure Lindhart , véritable soleil, et Zachary Booth , acteur plus effacé.

Keep the Lights On décrit la lente agonie d’un amour torturé qui dura plus de 9 ans et qui, au vu de cet hommage filmique, a laissé une empreinte durable sur le réalisateur Ira Sachs . Ce qui marque d’abord le spectateur, c’est le ton, finalement assez détaché, choisi pour mettre en scène cette longue dégringolade sentimentale… Malgré des séquences d’une incroyable intensité dramatique, Ira Sachs filme son histoire par petite touches impressionnistes, sans imposer de réelle chronologie narrative. Certes, l’amour entre les deux protagonistes n’est pas pris à rebours et épouse la ligne du temps…Mais plusieurs années, rythmées par des séparations et de nouvelles retrouvailles, s’écoulent sans jamais être clairement identifiées…

L’amour des deux hommes s’impose donc comme une évidence, un fait qui surpasse les sentiments d’abandon, de trahison ou de renonciation du couple. Si l’addiction au crack de Paul exerce une influence délétère sur la survie de son histoire sentimentale avec Erik, Ira Sachs lui accorde finalement une importance toute relative dans la dynamique du couple. On comprend bien vite que l’enjeu du film repose dans l’affrontement de deux personnalités complexes qui, au demeurant, ne semblent pas du tout faites pour s’entendre.

Ira Sachs expliquait en interview qu’il avait voulu donner une dimension universelle à son récit: Keep The Lights On ne devait pas être une histoire d’amour homosexuelle de plus. C’est plutôt réussi: même si les deux hommes évoluent dans un milieu gay aux codes très spécifiques, ils nous rappellent des couples qu’on a tous, à un moment ou un autre, croisé sur notre chemin.

On pourrait regretter que le personnage de Paul fasse pâle figure face à Erik. A la fin du film, il demeure un véritable mystère, une esquisse de héros, une figure quasi fantomatique… Une question essentielle reste non-élucidée: pourquoi sombre-t-il dans la drogue? On remarquera également que la caractérisation du personnage est réduite au strict minimum et contraste avec le traitement réservé à Erik qui est lui, doté d’amis fidèles, d’une sœur envahissante mais protectrice, d’un réseau professionnel enthousiaste…

Ira Sachs règle-t-il ses comptes avec son ancien amant? On pourrait en discuter si Keep the Lights On n’était pas l’une des meilleures coming of age stories (récit initiatique du passage à l’âge adulte) récemment vues à l’écran. Le récit est centré sur Erik car il épouse les sentiments et le point du vue du réalisateur qui retrace sa propre évolution professionnelle et maturation affective dans le film.

Le début du film nous montre un jeune réalisateur en quête de subventions et de reconnaissance. Il est parfois réprimandé par sa sœur qui lui reproche d’avoir refusé une offre d’emploi stable pour PBS. Lorsque Keep the Lights On touche à sa fin, le vilain papillon a réussi sa mue. Sans jamais renoncer à ses passions juvéniles, il est devenu un réalisateur primé au festival de Berlin. Le vieux collaborateur d’Avery Willard qu’Erik est venu interviewer offre, par une remarque apparemment anodine « Vous êtes une personne qui émettez une belle énergie positive », une excellente clef d’interprétation du personnage. La représentation des corps reflète aussi l’irréconciliabilité des deux personnalités. A mesure que le corps de Paul s’amaigrit, celui d’Erik devient plus fort, musclé. Alors que Paul apparaît de plus en plus falot, une sexualité de plus en plus animale exulte d’Erik.

Keep The Lights On est avant tout le récit d’une rencontre qui n’aurait jamais dû avoir lieu. Erik, véritable fauve instinctif, est l’opposé de Paul, l’intello renfermé et mélancolique. Erik réfléchit peu, c’est un passionné. Sincère, il éprouve beaucoup de mal à cacher ses sentiments comme lorsqu’il éclate en sanglots et se laisse réconforter, tel un petit garçon, par sa sœur. A l’opposé, Paul apparaît comme un homme excessivement réservé, calculateur, froid, psychorigide qui ne cesse d’invoquer sa charge de travail pour se dérober aux élans affectueux de son partenaire. Si Paul a un profil de victime, il possède un net ascendant sur Erik qui en endossant le rôle de soignant est paradoxalement relégué dans une position d’infériorité. Au final, c’est Paul, pourtant présenté comme une personne malade ayant besoin d’aide, qui dicte ses lois sadomasochistes à son compagnon. L’emprise qu’exerce de plus en plus Paul sur Erik métaphorise une relation vampirique dans laquelle l’addiction au crack sert bien évidemment de catalyseur et de référent symbolique.

Filmé de manière très moderne (notamment dans les séquences de sexe), Keep the Light On épouse pourtant les contours classiques de drames sentimentaux tels que Frankie et Johnny (avec Al Pacino et Michelle Peiffer) sorti en 1991 ou Nos Plus Belles Années (The Way We Were), film réalisé par Sydney Pollack en 1973 avec Barbara Streisand et Robert Redford.

Le spectateur vibre avec Erik, et attend avec angoisse le prochain appel au secours de Paul. A la photographie, Thimios Bakatakis réalise un excellent travail, réussissant à donner une qualité quasi vintage aux décors, surprenants de réalisme tout en étant nimbés d’une belle luminosité qui adoucit même les moments les plus sombres.

La musique du violoncelliste Arthur Russell (mort du SIDA en 1992 à l’âge de 40 ans) accompagne magnifiquement les errements sentimentaux des deux personnages, voir notamment « This is how we walk on the Moon » ou « A Little Lost. » L’un des mérites -et ce n’est pas le moindre- du film est de faire découvrir le travail d’un excellent musicien qui a collaboré avec Philip Glass et David Byrne et dont l’œuvre est restée relativement méconnue…

Arthur Russell n’est pas la seule figure de la scène underground gay à être remise au goût du jour dans Keep The Lights On. Ira Sachs rend également hommage à Avery Willard , réalisateur dont Erik s’obstine à retracer la carrière pour son documentaire. Brouillant encore un peu plus la frontière entre l’autofiction et la réalité, Ira Sachs a choisi d’incorporer des scènes de son propre documentaire sur Avery Willard (In Search of Avery Willard) dans Keep the Lights On.

Au final, Keep the Lights On émeut par sa sincérité. Film autobiographique, il parvient à faire ressusciter les fantômes du passé du réalisateur dans un double mouvement de retour nostalgique et de distanciation intellectuelle. Assurément une preuve de sa maturité.

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