Tabu (Miguel Gomes)

A l’occasion du festival Paris Cinéma, nous avions chroniqué Tabu, film sélectionné pour la compétition officielle qui avait également été primé lors de la Berlinale 2012. Nous avions également évoqué un autre film, Rebelle qui, comme Tabu, se distinguait par son inventivité scénaristique et visuelle. Tabu sort en salles le 5 décembre et nous vous invitons à relire l’article qui lui avait été consacré en juillet dernier…

Tabu et Rebelle sont à bien des égards des films envoutants. Très distincts, ils partagent pourtant une caractéristique commune: la passion de leur réalisateur pour raconter une histoire, à sa manière, en faisant fi des conventions cinématographiques ou des effets de mode.

Bien qu’elles s’ancrent dans une actualité des plus brûlante (le conditionnement d’enfants soldats pour Rebelle , le délabrement moral et économique de seniors portugais dans Tabu ), les deux œuvres offrent la possibilité au spectateur de s’évader dans un ailleurs ou un passé fantasmés. Une autre caractéristique commune est cette même fascination pour l’Afrique, un continent ultra violent où l’on chasse autant les grands fauves que les êtres humains, où l’amour passionné et romantique sont irrémédiablement teintés de sang.

Tabu, Miguel Gomes.

Tabu est divisé en deux parties (Paraiso Perdido et Paraiso) qui s’emboitent pour constituer une seule et même histoire, racontée selon plusieurs points de vue. Dans la première, on suit Pilar, ménagère lisboète entre deux âges, catholique de gauche qui milite pour plus d’égalité et de fraternité dans le monde et n’arrive pas à se remettre d’avoir été lâchement abandonnée par une jeune pèlerine polonaise qu’elle devait héberger dans le cadre de la rencontre œcuménique internationale de Taizé. Plantée par la jeune fille qu’elle est venue accueillir à l’aéroport, Pilar retourne à son train train quotidien, bientôt sollicitée par Aurora, vieille femme narcissique et paranoïaque qui accuse sa domestique africaine de vouloir l’empoisonner.

Bien que l’enjeu dramatique du film soit la découverte du passé d’Aurora qui permet aux deux parties du films de s’éclairer mutuellement, Paraiso Perdido met l’accent sur le personnage de Pilar. On dirait par momentS du Aki Kaurismäki et d’autres fois, on pense au personnage cinéphile de La Vida Util de Federico Veiroj . Comme lui, Pilar tient à sa routine et ne veut laisser ni l’amour ni la mort déroger aux obligations quotidiennes qu’elle s’impose. C’est drôle, c’est émouvant, toujours bien vu, du réalisme sur le fil, d’une extrême délicatesse avec ses personnages…

La deuxième partie commence avec la mort d’Aurora. Narré par Gian-Luca, personnage énigmatique ayant fait son apparition peu avant l’enterrement de la vieille dame, Paraiso plonge le spectateur dans l’Afrique coloniale des années 50 et 60. Changement de paysage et d’époque, changement de ton. Au pessimisme d’une Lisbonne des grands ensembles peuplés de vieux répondent la jeunesse et l’insouciance d’une bande d’aventuriers et d’héritières fortunées qui s’enivraient de musique et de chasse. Hommage aux films de la RKO et aux groupes de rock en costards blancs, Paraiso est aussi l’histoire d’un amour interdit qui mena Aurora, plus de 40 ans après, aux portes de la folie.

Lorsque la menace plane, les thèmes musicaux rockabilly font place à des dialogues muets, manière aussi de prouver que le cinéma peut aussi ne passer que par des regards ou des gestes bien cadrés… On sourit souvent dans cette deuxième partie, on comprend mieux aussi les ellipses et les allusions d’un personnage qu’on avait à tort relégué à un rôle de vieille folle. Réflexion sur la culpabilité et la mémoire, Tabu est traversé par un souffle épique indéniable…Mais à vouloir donner un caractère trop romanesque à ce qui n’est qu’une banale histoire d’adultère, Miguel Gomes se fourvoie…un peu.

La tension de la première partie est évacuée au profit d’une mise en scène hollywoodienne à mi-chemin entre les Tarzan avec Johnny Weissmuller et Out of Africa . Aurora jeune est belle, féline, adroite au tir à la carabine, hantée par la disparition de son père. Heureuse en mariage, on comprend immédiatement qu’elle tombera néanmoins amoureuse du mystérieux musicien à la moustache fine et à l’attitude rebelle. Lui se contente d’imiter Alain Delon au bord de la piscine et à grimacer quand Aurora manifeste encore quelques marques d’affection pour son mari.

La fantaisie réaliste qui jouait avec l’absurde dans Paraiso Perdido a fait place au pastiche assumé, sous forme d’hommage à une Afrique regrettée, transformée par le souvenir en décor de cinéma. Tabu ne serait pas un bon film sans ses deux parties. On regrette juste que la deuxième n’atteigne jamais vraiment le même degré de profondeur que la peinture du Lisbonne contemporain. C’est somme toute un ultime rebondissement auquel le spectateur ne s’attendait pas qui donne de l’ampleur au drame africain : le voile de la magie et du rêve se déchirent pour donner sens à des paroles prononcées par une vieille dame d’un autre temps qu’on croyait folle.

Parce qu’il mêle habilement différents registres narratifs au service desquels on trouve une voix off, les chansons de la bande-son et des inserts de séquences purement symboliques, Tabu mérite largement le détour et s’impose comme le travail d’un excellent conteur.

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