Laurence Anyways

Laurence Alia est professeur de français. Il est intelligent, cultivé et semble vivre une relation amoureuse épanouie avec sa compagne, Fred. Ensemble, ils s’amusent à dresser des listes de ce qui leur plaît, ce qui ne leur plaît pas, vivent pleinement, évitent de s’enraciner dans une quelconque routine. Pourtant, un jour, Laurence sort de lui et révèle à Fred avec la violence qui accompagne invariablement ce qui a été trop longtemps retenu qu’il ne supporte plus son corps, qu’il se sent en inadéquation avec ; qu’il ne l’a, en fait, jamais supporté.

Le dernier film de Xavier Dolan tient de la fresque ; intime, certes, le sujet le veut, mais c’est un film-fleuve dont l’action se déroule sur une dizaine d’années – les années 90 – et qui dure presque 3h. Il en a certains tics : séquences clippées, maniérisme prononcé mais il ressort, malgré tout, de cette longueur, une réelle densité.

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Il s’agit bien sûr, avant tout, d’un film sur le transsexualisme. Il est, aujourd’hui encore, terriblement difficile de se faire une idée nette des dispositions psychologiques qui conduisent à une prise de décision aussi extrême. On relèvera 2 problématiques : d’abord, qu’entend-on par vouloir être une femme ?

Avant de commencer les opérations qui conduiront à son changement de sexe, Laurence, dans le film, se travestit. C’est un premier pas, qui n’implique aucune modification corporelle, mais qui est déjà une première montagne à gravir puisqu’il se présente auprès de ses élèves, du jour au lendemain, habillé en femme.

Porter un tailleur, se maquiller, chez une femme ne relève bien évidemment d’aucun besoin physiologique propre au sexe. On ne reviendra pas sur les 2 acceptions que recouvrent le mot « féminité », assez comprises de tout le monde ; il y a là les caractéristiques physiques propre au corps, ici une somme d’habitudes et de comportements que, dans une géographie et une temporalité particulière, on considère comme étant la quintessence des qualités du sexe.

Ne pas supporter sa virilité anatomique et souhaiter revêtir l’identité sociale d’une femme, sont donc 2 choses bien différentes.

L’autre point bien sûr, plus délicat, sur lequel nous ne pouvons encore que spéculer, c’est de déterminer l’origine d’une telle motivation. Le faire impliquera encore de se confronter à de nouvelles problématiques.

Dolan fait dire à Laurence « ça – il désigne ses organes génitaux – ça n’est pas moi ; ça – il désigne ses biceps – ça n’est pas moi. » Etre soi, voilà une des chimères les plus usitées par nos sociétés et il est probable que Xavier Dolan, cinéaste encore très jeune, malgré son désir d’indépendance intellectuelle, soit très influencé par ce thème individualiste et consumériste, si cher aux publicitaires. Etre soi, suppose que nous avons une constituante prédéterminée en nous à laquelle nous devons, pour notre bien-être, essayer de coller au plus près. Ou encore une sorte de personnalité rigide de laquelle on s’égarerait parfois, qu’on cherche toujours un moment, et sur laquelle nous devons nous conforter. Comme si tout notre développement psychologique consistait à adapter notre corps et notre esprit à la forme d’un moule déjà existant. C’est là, nous le disions, une des chimères de notre temps, très ancrée, et largement véhiculée par la publicité dont c’est la devise principale. Be Yourself .

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Que le désir de changer de sexe puisse se développer au cours de son évolution psychologique ou qu’il y ait, génétiquement, une psyché de genre qui puisse, ponctuellement, ne pas s’accorder avec le corps, est un point capital pour les transsexuels. Accréditer la 1ère hypothèse revient à reconnaître l’existence d’un désordre psychologique qui devra être soigné et plus précisément résorbé, accréditer la 2nde revient à reconnaître une inadéquation d’origine génétique qui devra être corrigée par génitoplastie. Ici on traite l’esprit, là le corps.
On se laisse croire que les progrès dans la médecine chirurgicale, lesquels faciliteront ces opérations, tendront à ce qu’on s’appesantisse moins sur ces questions d’origine.

Néanmoins elles jouent encore un rôle important aujourd’hui : Laurence est convoqué par le corps de direction de son lycée alors qu’il est encore professeur et qu’il vient en cours habillé en femme. Celui-ci ne s’émeut pas trop du travestissement d’un de leur professeur, reconnaissant que la qualité de son enseignement est inchangé, mais il est confronté à une pétition de parents d’élèves qui demandent le renvoi d’une personne qu’ils estiment perturbés et, par voie de conséquence, potentiellement dangereux pour leurs enfants. La Direction est impuissante : en effet, la reconnaissance du travestissement sexuel comme trouble mental par les associations psychiatriques qui font autorité au Québec donne raison aux porteurs de la pétition.

On voit ainsi comment la question de l’origine est en fait fortement conditionnée par ce genre d’incidences ; lutter contre l’idée du désordre mental est à la fois lutter contre l’ostracisme dans lequel sont plongés des gens considérés comme anormaux mais aussi contre le rejet socio-professionnel.

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Xavier Dolan prend le parti de ne pas surjouer la mise au ban, bien que la question de l’intégration soit au cœur du film, à tel point que Fred, par exemple, décide de continuer sa relation avec Laurence.

Il se positionne plus du coté du courage et de la dignité que de l’humiliation et du misérabilisme. Il ne fait pas de Laurence une victime mais un conquérant. Tant mieux, c’est là que le film tient surtout sa force.

Titre : Laurence Anyways

Réalisation : Xavier Dolan

Interprétation : Melvil Poupaud, Suzanne Clément

Pays : Canada

Date de sortie : 18/07/2012

Distribution : MK2 Diffusion

Crédit Photo : Shayne Laverdière / MK2 Diffusion

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