Une seconde femme d’Umut Dag, sortie le 6 juin

Une seconde femme c’est d’abord des visages filmés de très près en plans serrés. Crispés par la jalousie et l’envie. Déformés par la douleur du deuil ou de la trahison. Fermés en signe de révolte. Dans la famille turque mise en scène par Umut Dag , les sentiments ne peuvent s’exprimer qu’à coups de poings et de cris. Pourtant, de l’extérieur, tout semble parfait. L’intérieur de la demeure viennoise est reconstitué avec minutie, la caméra s’attardant sur chacun des meubles, tapis ou éléments de mobilier impeccablement rangés. A l’instar de Fatma, la mère maquerelle, atteinte d’un cancer, le reste de la famille est dévoré de l’intérieur. Pourtant, tous s’affairent autour de la table de la cuisine ou dans le salon, s’acquittant des tâches qui leur ont été assignés: faire leurs devoirs pour les plus petits ou débarrasser verres et boissons pour les plus grands.

C’est à peine si l’arrivée d’une seconde mère bouleverse leur quotidien. Certes, il y a bien le personnage de Nurcan ( Dilara Karabayir ), adolescente révoltée qui refuse de porter le voile et de se soumettre à l’autorité de cette deuxième maman. Ou bien Kezvan ( Alev Imak ), la trentenaire régulièrement battue qui finit par divorcer… Toutes deux dénoncent la situation avec force mépris à l’intention d’Ayse… Mais, ce n’est pas vraiment la tradition qui est remise en cause dans Une Seconde Femme et c’est aussi ce qui fait la force et la grande originalité de ce premier long-métrage.

Comme le réalisateur l’explique dans un entretien accordé pour l’élaboration du dossier de presse, Une seconde femme est un film sur la famille, pas un pamphlet contre les traditions religieuses et culturelles d’une famille turque. Si Nurcan s’oppose verbalement à Ayse, c’est par loyauté pour sa première mère qu’elle estime détrônée dans l’amour paternel. Quant à Kezvan, une scène d’une rare intensité montre qu’elle est loin d’être une femme affranchie de la tradition. En condamnant Ayse, elle exprime son ressentiment envers une mère qui lui préfère comme confidente la seconde épouse de son mari. Ainsi, même si le ressort dramatique de départ (l’existence de deuxièmes femmes dans certains foyers turcs) relève de l’analyse sociologique, les sentiments exprimés au sein de cette famille dysfonctionnelle touchent à l’universel. Rivalités entre les frères et sœurs, lutte pour la reconnaissance maternelle…

Nihal G. Koldas campe avec brio une Fatma inquiétante. Régente de la sexualité familiale, après avoir forcé Hasan ( Murathan Muslu ) à épouser une femme qu’il n’aimera jamais, elle encourage son mari, encore amoureux d’elle, à coucher avec celle qu’elle traite comme une fille. Begum Akkaya est confondante de vérité dans le rôle d’Ayse, jeune femme servile qui tentera pourtant de s’affranchir. Véritable fétiche familial, elle passe de bras en bras, de lits en lits, dormant avec le père, la mère, cristallisant les troubles identitaires et sexuels de tous. Elle semble avoir été créée pour endosser la responsabilité du brouillage des rôles familiaux opéré par la mère. Ayse est fille, mère, épouse de plusieurs personnes, hommes et femmes à la fois. Si elle croit avoir trouvé l’amour au supermarché, auprès de son collègue, elle n’est finalement qu’une denrée consommable, semblable aux milliers de boîtes de conserve colorées qu’elle aligne chaque jour sur les étagères.

Carsten Thiele , à la photographie, a réalisé un excellent travail sur les couleurs, utilisant chacun des décors clef (l’appartement et les allées du supermarché) pour refléter les états-d’âme des personnages. En choisissant le supermarché comme lieu de liberté et de plaisir pour Ayse, le réalisateur enfonce un peu plus le clou sur la perversion des rapports familiaux. En représentation perpétuelle, les enfants de Fatma et Mustafa sont obligés de se vendre sans cesse, dévorés par le narcissisme d’une mère qui leur a volé leur vie.

Umut Dag instille une tension qui atteint son paroxysme à la fin du film. Les secrets sont dévoilés peu à peu, au détour de rebondissements scénaristiques qui permettent aux personnages d’évoluer et aux paradoxes de se résoudre, au moins provisoirement.
En effet, même si à la fin du film, les rôles familiaux semblent s’être redistribués, la porte se referme sur un groupe de personnes vivant en autarcie, résignés à renoncer à leurs rêves pour vivre « comme avant », dans l’illusion. Ayse, devenue « tata » et mère, reste le bouc-émissaire qui permet d’expulser hors de la famille la peur et la culpabilité.

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