Festival Cinélatino, Sudoeste, Eduardo Nunes

Sudoeste n’est pas un film pour tous les publics. Le débat qui a suivi sa projection lors du festival CinéLatino de Toulouse a malheureusement fourni la preuve que certains spectateurs ne peuvent apprécier un film que lorsqu’ils sont emmenés sur des chemins bien balisés. Le récit de Sudoeste peut dérouter tant il semble déconstruit. Pourtant, il possède sa logique, ses propres enchâssements comme autant de poupées gigogne qui permettent de démultiplier les points de vue et ouvrir le regard vers un infini de possibles.

« Una pelicula de enigmas sin llave » (un film à énigmes sans clefs) selon un journaliste allemand. Certes, Sudoeste se dérobe à toute tentative d’interprétation définitive. Mais quelle beauté ! Pas seulement dans l’image, magnifiée par le noir et blanc ou les travellings sur les plages et les maisons de pêcheurs… Sudoeste crée le vertige en faisant appel aux capacités (ou non) du spectateur à se projeter dans l’imaginaire supposément fallacieux des enfants, principaux enjeux scénaristiques et philosophiques du film… « Le film était comme un bébé pour le réalisateur, un bébé qu’il a entouré de tendresse. Il parlait aux enfants-acteurs en utilisant leur langue. » nous expliqua Marcelo Grabowsky , assistant-réalisation pour Sudoeste, également présent au festival pour présenter Testemunha 4 , un documentaire et son premier film comme réalisateur.

Vertiges du découpage spatial qui montre une petite fille se déplacer plus vite que la lumière, apparaître et disparaître à l’envie, dans des paysages tantôt réels, tantôt fantasmagoriques où la présence humaine se limite à quelques ruines. Vertige des accélérations temporelles subites, de la caméra qui telle un aigle s’élève pour nous avertir du danger qui rôde et surtout nous inviter à prendre de la hauteur, à remettre en question nos perceptions sensorielles, à nous méfier de ce qui est dit, montré, entendu… Lorsque le réel se dérobe encore et encore, peut-être reste-t-il les sentiments et les émotions pour comprendre d’où vient cette sensation d’inquiétante étrangeté…

Dans Sudoeste , les clowns racontent des histoires, dansent et sourient mais cachent, sous leurs masques et figures joyeuses, des monstres… Dans Sudoeste , une grande sœur décédée peut revenir sous les traits d’une petite fille qui connaît les secrets des adultes… Ce deuil impossible à faire, ce fantôme qui réapparaît sous les traits d’une jeune femme qui se croît enceinte ou de cette vieillarde qui file vers une mort toute tracée en scrutant, mutique, accusatrice, les témoins muets du passé, est-ce un tour de la vieille sorcière, jalouse des familles du rivage ? N’est-elle pas à l’origine de l’asséchement du marais ? Et d’ailleurs où a-t-elle bien pu passer ? Après seulement 10 minutes de film, la voilà évaporée comme si elle aussi n’avait été que l’invention d’un esprit malade ou d’une enfant qui se raconte des histoires…

Le film se termine là où il avait commencé, dans l’auberge glauque où sont enterrées des filles-mères sans nom et où des bébés morts nés reviennent hanter des vivants qui n’ont jamais su aimer. A l’instar de la petite fille mutine, lorsque les brasiers s’enflamment, ravageant tout sur leur passage ou lorsque la chaleur accablante s’abat sur l’homme, le privant de toute force, le réalisateur nous murmure doucement : « ferme les yeux, imagine très fort ce que tu voudrais qui soit. » Alors la pluie déferle sur la terre et redoublant d’intensité à chaque minute, elle finit par laisser la place à une intense lumière, celle de la mémoire des rêves avortés, permettant ainsi au frère et à la sœur d’échapper l’espace d’un court instant au destin qui les a foudroyés. Douceur ultime du frémissement des feuilles d’arbre, caressées par le vent.

N’en déplaisent aux spectateurs qu’il aurait perdus en route, se cramponnant à des grilles d’interprétation symboliques comme à des bouées de sauvetage, Sudoeste témoigne indéniablement d’une incroyable maîtrise au scénario et à la réalisation. Evitant tout lyrisme échevelé, il entraîne pourtant le spectateur avec une virtuosité vertigineuse rarement égalée au cinéma dans une mémoire et des imaginaires effroyablement beaux. Onirique, magique, il est tout cela au sens premier des termes. S’il n’offre pas de réponses toutes faites aux questions qu’il soulève, l’immense tendresse qui se dégage de la relation frère-sœur magnifiquement mise en scène s’impose comme la seule voie de salut (la seule clef?) pour les personnages mais aussi, éventuellement, pour le spectateur dérouté.

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