L’Ordre et La Morale

Nous sommes allés voir le film avec un a priori plutôt positif. Celui de voir Mathieu Kassovitz revenir à un sujet ancré dans le réel, plus proche, en un sens, de ses premiers films, après un épisode hollywoodien qui ne lui aura pas réussi. C’est une déception.

Pour en juger d’abord sur un point de vue strictement cinématographique, la tension, censément instaurée par un compte à rebours qui achemine inexorablement vers une issue qu’on sait, dès le début, tragique, peine à se mettre en place. Coups d’épées dans l’eau, imbroglios politiques un peu laborieux, enquête sur le terrain mollassonne. La meilleure idée est encore ces plans qui survolent les plages paradisiaques de Nouvelle-Calédonie contrastée d’une musique dure, de tôle froissée ; habile jeu entre l’image de l’île et sa réalité auquel répond bien sûr les préjugés sur les mœurs kanaks. Mais par-dessus tout, les comédiens ne sont pas convaincants. On se porte à croire que ce n’est pas entièrement leur faute. On imagine plutôt que Mathieu Kassovitz n’a pas été à l’aise avec le dialecte militaro-politique qui constitue le gros des dialogues. Qu’il ait été renseigné de première main sur le déroulement des stratégies et des préparatifs qui ont précédés l’assaut est une chose, mais c’en est encore une autre de donner vie à l’écran à tout ça. A ce challenge, il échoue. Les comédiens bataillent donc avec un matériau qui n’est pas très bon, à tel point que certaines séquences – on pense, entre autre, à celle où s’opposent le lieutenant-colonel Benson et le général Vidal – font presque cinéma-amateur. C’en est gênant.
Disons aussi, ce n’est pas nouveau, qu’être à la fois devant et derrière la caméra, empêche souvent la distance indispensable à tout jugement sur la direction des comédiens.

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Pour évoquer maintenant la polémique – inévitable – qui accompagne la sortie de ce film, il semble là aussi que Mathieu Kassovitz, de n’avoir écouté qu’une voix, et qui lui soufflait ce qu’il voulait bien entendre, se soit fourvoyé. Dans le fond Legorjus ne lui a donné que les détails et la forme d’une histoire qu’il avait déjà pré-écrite.

Concernant la restitution des faits, l’épisode qui nous a le plus embarassé, pour étonnant que ça puisse paraître, est celui des journalistes.
La théorie de Mathieu Kassovitz est de dire que les négociations étaient en très bonne voie et que les politiques y ont coupées court par crainte d’une issue sans violence. Il fallait une démonstration de force. C’est plus que Philippe Legorjus en dit lui-même. Même si, aujourd’hui, il défend les progrès de son travail sur le terrain et fait mine de penser qu’il y avait de l’espoir, dans le fond, la seule piste de négociation dont il reconnaisse l’existence, était la nomination d’un médiateur par le gouvernement. Cette idée, qui l’excluait du processus de négociation, émanait du FLNKS qui instrumentalisait beaucoup la prise d’otages – mais n’avait cependant aucun contact avec les ravisseurs – et supposait qu’un accord sur l’éventuelle indépendance de la Nouvelle-Calédonie puisse être trouvé avec en arrière-plan la menace d’exécutions multiples. En somme, elle était hautement improbable. Mathieu Kassovitz exagère donc sciemment l’importance de l’intervention des journalistes, dont il n’est pas dit, par ailleurs, qu’elle ait jamais été plus qu’un leurre pour gagner du temps. Alphonse Dianou a préparé un discours ; on sent bien qu’à l’issue de sa lecture, c’est-à-dire après que, publiquement, il ait exposé ses griefs et le contexte qui l’a conduit à l’extrémité de ses actes, il va se rendre. La stratégie politicienne est d’autant vile qu’elle bat en brèche toutes tentatives de solutions pacifiques. Il y a là une entorse à la vérité que se permet Mathieu Kassovitz. Aucune solution n’avait été trouvée.

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Concernant les exécutions, c’est autre chose : l’amnistie générale résultant des accords de Matignon, a empêché que des enquêtes soient menées qui eurent permis d’attester l’authenticité d’actes criminels. C’est cependant un demi-aveu du gouvernement.
Comptant que ces accords ont enfoui une part de la vérité, Mathieu Kassovitz prend le parti de l’exhumer. Les divers témoignages ne laissent peu de doute cependant. C’est vraiment là le tableau noir. Disons encore que Kassovitz biaise malgré tout encore un peu la vérité en faisant de Legorjus le témoin de ces exécutions. Il n’en a jamais fait la confession.

Bref, on regrette que pour rendre son point de vue plus corrosif Mathieu Kassovitz se soit permis de dévoyer une partie des faits. Et ce d’autant que leur retranscription exacte n’aurait en rien altéré la force de son récit. Dommage donc. On recommandera quand même à nos lecteurs de voir le film pour s’en faire une idée.

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