Interview de Gary Marks, réalisateur de DREAM HAVANA

Gary Marks est le réalisateur d’un très beau film sur l’amitié entre deux cubains que tout semble pourtant séparer. Alors que la situation économique semble avoir atteint un point de non-retour en 1994 dans l’île -le géant soviétique ayant mis fin aux aides accordées à Cuba après la chute du mur de Berlin- le poète et écrivain Ernesto Santana, choisit de rester. Jorge Mota, lui, se jette à l’eau sur un radeau de fortune à l’instar de 33 000 autres habitants, prêts à tout pour une vie meilleure. Loin de tout manichéisme,  Dream Havana   retrace, avec beaucoup de pudeur et d’humilité, l’évolution intellectuelle et humaine des deux hommes. L’un deviendra, aux États-Unis, un journaliste engagé et acclamé. L’autre, trouvera dans la contemplation et une certaine forme de résignation, le ferment à de nouvelles œuvres artistiques. Malgré des chemins de vie différents, leur amitié ne s’éteindra pas…

Gary Marks , de passage à Paris, a accepté de répondre aux questions de Cinemapolis. Son film a reçu de nombreux prix: meilleur documentaire au Chicago Latino Film Festival et à l’Orlando Hispanic Film Festival. Il a été diffusé dans de nombreuses salles obscures dont Le Nouveau Latina , à Paris où cette interview a été réalisée pendant le festival Frontières , le 1ier octobre 2011.

Cinemapolis : Est-ce que vous vous êtes inspiré d’autres films sur Cuba comme Fresa y Chocolate par exemple?

Gary Marks : Non, pas du tout. Ce qui m’a intéressé, dès le départ, c’est l’histoire de ces deux hommes. J’étais à Cuba, pour étudier la musique. [Le voyage de Gary Marks avait été rendu possible par l’obtention d’une bourse] Et, jamais, je n’avais pensé un jour réaliser un film. Mais, quand je les ai rencontrés, je me suis dit, cette histoire est vraiment belle (…) Le contemplatif et l’extraverti, c’était si évident quand on les regardait. Je trouvais que c’était si beau d’avoir une amitié aussi forte que celle-ci qui puisse exister malgré les différences et les désillusions de la vie. Et, j’avais vécu à Cuba pendant pas mal d’années (presque quatre ans) et je cherchais une manière de parler de mon expérience personnelle, de cette rencontre avec l’île, si forte. Je pensais faire cela à travers la musique. Mais, le film, s’est imposé, pour ce projet plus personnel, un projet qui ne parle pas de moi au final car j’étais si habité par Cuba. Je cherchais un moyen de parler de Cuba différemment, et cette histoire m’a permis de le faire.

Cinemapolis : Et avant de vous rendre à Cuba, comment est né, a grandi cet amour pour l’île? A travers la musique afro-cubaine?

Gary Marks : Oui, je suis musicien à la base. J’assistais à un concert à Chicago: Chucho Valdes s’y produisait. Je l’écoutais et je fus si impressionné que je voulais apprendre à jouer comme lui. Il se produisit à nouveau à Chicago et je lui demandais ‘Où as-tu appris à jouer comme cela?’ Il me parla d’une école de formation à La Havane et j’avais l’opportunité d’aider à l’organisation d’un festival de jazz avec Chucho comme tête d’affiche qui a lieu tous les deux ans à La Havane. Au final, je m’occupais, quasiment seul du festival car il y eut des problèmes avec le manager et un autre ami qui tomba malade…Je me rendis seul à La Havane où je fus très bien accueilli.

Cinemapolis : Vous vous êtes tout de suite bien intégré au paysage musical de Cuba, même si votre sensibilité était peut-être différente de celle des autres musiciens?

Gary Marks : Cuba ne m’a pas lâché, elle m’a serrée dans ses bras comme un ami, immédiatement. Le festival durait une dizaine de jours. Je pensais rester sur l’île trois semaines, un mois maximum et au final j’y suis resté quatre ans…La culture, les gens, le climat font que je suis tombé amoureux de ce pays. Mon expérience au départ commença très « doucement » puis ce fut la rencontre avec le poète Ernesto Santana (…) et mon professeur de piano, quelqu’un de génial que j’adore et on m’offrit la possibilité de jouer sur un piano à queue, comme dans un grand récital, et c’était parti…Je suis resté là-bas.

Cinemapolis : La musique afro-cubaine n’est finalement pas si présente dans le film, lorsque vous dépeignez le quotidien des deux protagonistes?

Gary Marks : Non, parce que Ernesto et Jorge sont des rockers. Ils adorent Les Rolling Stones, ce genre de groupes, ce sont des rockers puristes… Ils ont été assez proches du musicien Silvio Rodriguez mais ils s’en sont éloignés car ils estiment qu’il les a trahis. Silvio Rodriguez [qui fait partie du mouvement musical dit de « la Nueva Trova Cubana » NDLR] était au départ un rebelle, comme eux deux, mais il a fini par se rapprocher de Fidel au point de devenir un défenseur du régime.

Cinemapolis : Est-ce que la spiritualité afro-cubaine avec des divinités de la Santeria comme Yemaya (la déesse de la mer) joue un rôle important pour Ernesto et Jorge? La séquence du voyage à la mer, au Mexique, est très poignante. Est-ce que c’était un choix visuel et cinématographique ou cela correspondait bien à la personnalité des deux hommes?

Gary Marks : Pour moi, Cuba est une île magique où la spiritualité est à chaque coin de rue. La Santeria participe à tout cela. Personne n’ouvre une bouteille de rhum sans en offrir quelques gouttes aux Saints [ou orishas, divinités afro-cubaines] Mon professeur à Cuba qui est très éduqué, à passé l’initiation [ à travers un rituel compliqué qui implique la possession et l’état de transe, un Saint protecteur est attribué à l’initié. NDLR] Cela fait partie des aspects du quotidien de tous les Cubains aujourd’hui. Pour Mota et Santana, c’est un peu différent, à cause de leur éducation et de leur formation intellectuelle de départ… Ils faisaient partie d’une génération de penseurs, c’était vraiment des gens habitués à réfléchir, à remettre en question les dogmes donc ils conservent cette attitude face à la Santeria ou tout autre forme de croyances…

Cinemapolis : Comment vous expliquez le choix des deux amis? Ils semblaient tout aussi critiques du régime et l’un choisit quand même de rester à Cuba?

Gary Marks : Au début du documentaire, on voit Mota qui annonce son désir de voyager à travers l’île pour mieux la comprendre avant d’entreprendre quoi que ce soit. En fait, c’était un pacte entre les deux amis. L’un partait à la découverte de Cuba et ramenait à l’autre ses impressions. L’un était dans l’action pour confronter ses expériences avec l’autre. Santana, de toute façon, ne quitte pratiquement jamais sa maison. C’est son refuge, sa source d’énergie…Il y a passé presque toute sa vie. Il n’y est pas né mais depuis l’âge de quatre-cinq ans, il y a vécu. Il n’a jamais quitté cette maison, même après la mort de sa mère et de son père…

Cinemapolis : Aujourd’hui, quel avenir pour Ernesto qui est resté sur l’île et ne peut plus enseigner? [On lui reprochait de ne pas parler assez de la Révolution cubaine dans ses cours. Ernesto expliquait dans le documentaire que même les enseignants de biologie doivent s’arranger pour décrire les cellules en des termes révolutionnaires. NDLR]

Gary Marks : Il vit très mal là-bas. Il essaie de vivre de ses œuvres mais il est obligé d’accepter des emplois de vigile mais il ne se plaint jamais. Il dit ‘Non, c’est idéal comme métier, c’est tranquille, je peux écrire pendant le travail…’ mais pour moi, voir qu’un homme comme Santana, avec autant de talents, soit contraint de vivre comme ça, c’est vraiment triste. Il gagne un dollar par jour… (…) Personne ne quitterait Cuba, c’est une très belle île. Mais, ils sont parfois obligés de le faire, pour pouvoir voyager librement, ne pas être surveillé constamment. C’est un choix cornélien mais nécessaire. Tous se posent cette question. Ceux qui restent ont toujours la nostalgie de l’extérieur qu’ils ne connaîtront pas. Et ceux qui partent continuent de penser à leur île qui leur manque cruellement.

Cinemapolis : Le contraste entre les deux personnalités est très cinématographique. Vous avez eu de la chance de rencontrer cette paire d’amis…

Gary Marks : Oui, c’est vrai, c’était incroyable quand je les ai rencontrés. Jorge Motta est un journaliste né, un aventurier toujours à se demander « What’s the new story? », toujours à chercher de nouveaux sujets d’investigation. Et pourtant, sa relation avec Ernesto, son opposé, est très forte comme on le voit à travers les lettres échangées… [Des images d’archives ont également été ajoutées pour montrer l’évolution de l’amitié entre les deux hommes]

Cinemapolis : Est-ce que vous pensez qu’il peut y avoir une révolution de l’intérieur, un changement radical avec Raul Castro?

Gary Marks : Ernesto m’a dit un jour ‘Gary, en 500 ans, nous n’avons eu que 10 ans de démocratie.’ Il y a aussi quelque chose dans la personnalité des Cubains qui relève peut-être de la fatalité, on attend et on verra bien ce qui se passe. C’est peut-être leur destin de toujours être dirigés par « un homme fort. » De toute façon, il ne faut pas croire, malgré l’ouverture permise par le tourisme, que tout est simple. J’y suis retourné en mai et j’ai pu constater que Raul a resserré les vis.

Cinemapolis : Et pendant le tournage, comment avez-vous fait pour recueillir les confidences des témoins interrogés?

Gary Marks : J’ai pris beaucoup de précautions. J’ai de toute façon failli perdre mon film trois ou quatre fois. On voulait me le confisquer. Certaines scènes ont été tournées de nuit. Et puis j’ai trouvé le moyen de ne pas éveiller de suspicion. Je ne tournais pas directement. Mes questions étaient écrites sur papier et c’était les Cubains qui se posaient les questions entre eux. Un cubain qui interroge un autre Cubain, c’est moins suspect. Pendant qu’ils se filmaient et s’enregistraient, je n’étais pas présent. Je ne voulais pas causer de problème à Ernesto Santana ou à Jorge Mota.

Cinemapolis : Pour conclure, votre film est aussi une réflexion sur le rapport à l’écriture à travers les poèmes d’Ernesto qui sont lus en voix off. Est-ce qu’on peut le considérer comme un artiste majeur?

Gary Marks : J’en suis persuadé. On a inclus les poèmes extraits de Escorpion en el Mapa qui montrent l’âme d’Ernesto. J’en suis très fier. On peut les acheter via Atom Press , la maison d’édition créée par Jorge Mota pour publier les œuvres de son ami et celles d’autres artistes cubains laissés dans l’ombre…

written by

The author didn‘t add any Information to his profile yet.

Leave a Reply

Want to join the discussion?
Feel free to contribute!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

/**