Attenberg

Marina [Ariane Labed] est une marginale. « J’aimerais que tu vives avec les autres » lui dit son père mourant [Vangelis Mourikis]. « Tu ne m’as pas appris à vivre comme ça. » répond-elle. Nourrie aux documentaires animaliers du naturaliste David Attenborough, la jeune femme appréhende les relations humaines sur le mode primitif, animal. Dans la cité ouvrière, un quasi désert humain, Marina, avec son amie Bella [Evangelia Randou] ou avec son père entretient des rapports qui relèvent du jeu et de la bestialité offrant des scènes d’imitations d’animaux aussi déroutantes que cocasses dans lesquelles les comédiens reproduisent la gestuelle du gorille, du chat, du poisson ou encore de l’albatros. Halètements, cris, grognements et feulements sont les registres privilégiés de Marina avec son proche entourage. Ce spectacle ne manque pas d’instaurer une fantaisie burlesque plutôt bienvenue.

Qualifiée de « porc-épic » par Bella, la froide et piquante Marina est un être auquel il manque le désir, rejetant ainsi l’amour et ses ébats, ignorant tout du monde des émotions et de la séduction. Elle rabaisse l’acte sexuel, qu’elle appelle « piston », à une mécanique peu attrayante et préfère imaginer son père sans pénis. La mort imminente de ce dernier l’amène toutefois à reconsidérer sa position et à tenter l’expérience de l’amour avec un partenaire rencontré tout récemment au cours d’une partie de babyfoot. Le sujet et l’enjeu d’ Attenberg sont ainsi posés. Athina Rachel Tsangari explore et narre avec finesse et singularité les mutations, ces rites de passage que représentent l’amour et la mort et que traverse son héroïne chez laquelle tout est à accomplir. L’évolution du personnage de Marina est alors peinte par une mise en scène efficace qui fait appel à la danse et au théâtre (dont viennent respectivement Evangelia Randou et Ariane Labed), une conjugaison d’arts interdisciplinaires qui fait la spécificité de la cinéaste grecque formée aux performance studies avant de s’intéresser au cinéma.

Dans cette perspective, le langage, dans Attenberg , s’articule autour du corps à l’instar des intermèdes chorégraphiés qu’exécutent Bella et Marina, directement inspirés de Ministry of silly walks des Monty Python. La cinéaste témoigne ici d’un véritable sens de la composition du cadre (notons au passage les nombreux surcadrages) qui génère avec habileté des tensions physiques entre les personnages et rappelle le dispositif scénique propre au théâtre. En ce sens, le cadre fixe de la séquence d’ouverture montrant Marina et Bella, joue sur une frontalité avec les entrées et les sorties du champ comme pour une scène de théâtre avec ses coulisses. Cet usage du cadre fixe et serré appelle le hors-champ, l’extérieur, en direction d’une tierce personne avec l’appui d’un jeu de regards qui sert le discours du film quant aux relations triangulaires. L’omniprésence de la couleur blanche, neutre et passive, – symbole virginal par excellence – (les murs de la cité, l’hôpital, etc…), fait ressortir les silhouettes et renforce l’idée d’opacité des personnages qui ne se fondent pas dans le triste paysage de la ville industrielle. Tsangari ne se limite pas aux plans fixes. Les travellings accompagnés par la musique du groupe Suicide ou de Françoise Hardy ménagent des transitions entre les plans mais aussi des liens entre les personnages reliés ou isolés à l’écran. Le principe est d’ « entendre » dans un premier temps et de « voir » ensuite.

En définitive, Attenberg est un film surprenant par sa tonalité et son traitement des thèmes existentiels que sont l’amour et la mort. Gravité, intimité et décalage s’équilibrent pour donner tout leur relief aux protagonistes et interpeller le spectateur. Il faut enfin saluer la performance des acteurs qui a valu à Ariane Labed le Prix d’Interprétation féminine au Festival de Venise et à Angers. Un film hors-norme à voir !

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