Interview de Fernando Trueba, Javier Mariscal, réalisateurs de Chico et Rita

Fernando Trueba, réalisateur de Belle Epoque, le documentaire musical Calle 54 et d’autres perles du cinéma espagnol était de passage à Paris pour présenter sa dernière oeuvre, Chico et Rita, un film d’animation qui rend hommage à l’une des plus grandes figures de la scène cubaine, Bebo Valdes (alter-ego de Chico à l’écran). Javier Mariscal était également présent pour présenter à la galerie Martel des planches de dessins extraites de son travail sur le film. Coréalisateur de Chico et Rita, le créateur de la mascotte Cobi des Jeux Olympiques de Barcelone, a encadré la partie animation du film.

Cinemapolis : Pourquoi avoir choisi un dessin-animé pour raconter le destin de Chico et Rita ?

Javier Mariscal : La question devrait être posée à l’envers : pourquoi raconter cette histoire, Chico et Rita ? Nous, ce que nous voulions faire avant toute chose, c’était un dessin-animé ensemble à cause de notre amitié qui remonte à très loin. Nous avions collaboré pendant des années à la production de disques (…) Fernando était ami de Bebo Valdes et à chaque fois que nous nous rencontrions moi et Fernando, nous parlions toujours de ce musicien génial, Bebo ceci, Bebo cela (…) Nous nous rappelions des anecdotes que Bebo nous avait confié : Cuba avant et après la révolution, qu’est ce qui s’est passé avec Chano Pozo , l’influence de Dizzie Gillespie sur les musiciens cubains…Et nous on voulait, après Calle 54 , parler de ma musique, qu’elle soit au premier plan (…)

On a choisi un bolero , qui est une danse, pour montrer cet amour entre cet homme et cette femme magnifique qu’est Rita. Un amour comme une danse, qui va et vient, en musique (…) Et cette histoire, ce n’est uniquement celle de Chico (qui est un peu l’alter ego de Bebo), c’est aussi celle de Rita, cette femme toute en formes [geste de la main] cette femme dont on tombe amoureux au premier coup d’œil…C’est la sublime chanteuse Idania Valdés . Mais on ne tombe pas uniquement amoureux de sa plastique –irréprochable- on tombe amoureux de ce qu’elle cache à l’intérieur, de ce qu’elle est au fond d’elle-même…

Sur cette réponse enflammée, Javier Mariscal se lève, embrasse mes chaussures Agatha Ruiz de la Prada et part signer des autographes dans la galerie… Fernando Trueba, assure, seul, la suite de l’interview…

Cinemapolis : Justement pourquoi avoir choisi Bebo Valdes pour bâtir le personnage de Chico ? Comment l’avez-vous rencontré ?

Fernando Trueba : Je l’avais rencontré à Madrid et puis nous avons collaboré ensemble sur Calle 54. Il est génial, lorsqu’il joue Lagrimas Negras , c’est comme si on mettait à nu l’orchestration, il n’y a qu’un piano et une contrebasse mais c’est magique (…) Pour lui, participer à l’aventure Chico et Rita, c’est merveilleux. Il a des problèmes de santé, à plus de 93 ans, il a parfois des pertes de mémoire mais il n’oublie jamais de me passer un coup de fil. Et moi, cela m’étonne et je suis extrêmement heureux. Je me dis que c’est un cadeau, que j’ai touché le gros lot…Comment un homme aussi remarquable que lui est devenu mon ami ? Tourner avec lui au lieu d’un autre musicien, cela ne s’explique pas, c’est quelque chose qui s’impose à vous. Je m’entends très bien avec les autres musiciens de Calle 54 mais la relation que j’entretiens avec Bebo est la plus forte d’entre toutes, c’est la plus spéciale aussi. Dès que nous nous sommes lancés dans l’aventure, pourquoi revenir en arrière et se demander, pourquoi avec lui et pas un autre ? Nous travaillons en harmonie complète, nous nous complétons.

Pour Bebo, cette expérience, c’est aussi une chance, un bonheur complet. Il a 93 ans et avec ce film, il vit comme un retour enfance. Les décors, le travail de reconstitution lui permettent de retrouver le Cuba qu’il connaissait il y a plus de cinquante ans. Lorsqu’il a visionné le film, à la fin du tournage, il pleurait comme un petit enfant. Et il m’a dit quelque chose qui m’a aussi arraché des larmes, j’étais très ému. Il m’a dit : « Quand je mourrais, les gens se rappelleront de ma musique grâce à Chico et Rita et dans trente ans, si quelque tombe sur ce film, il se rappellera de moi, de ce que j’ai pu créer. » Quand il m’a dit ça, je ne savais pas quoi lui répondre. Quand j’ai conçu Chico et Rita, moi je pensais à cette belle histoire d’amour, et je concevais le film comme une manière de faire connaître cette période musicale si belle…Mais, après avoir entendu Bebo, je me suis dit qu’il avait raison, que ce film concrétisait les rêves de tout artiste, de vivre par-delà la mort, de faire connaître ses œuvres, de rester dans les mémoires pour son travail, c’est vraiment le rêve de tout créateur…

Cinemapolis : Comment s’est passé le tournage à Cuba ? Comment avez-vous travaillé avec les autorités cubaines ?

Fernando Trueba : Avec les autorités, nous n’avons pas travaillé. Moi, quand je tourne, je me moque des autorités. Non, nous n’avons pas fait la demande d’autorisation pour tourner. Je voulais être complètement libre, ne pas être entravé ou tracassé dans mon travail par des formalités administratives. Nous avions des contacts à Cuba et nous avons débarqué, un jour, et tourner pendant plusieurs semaines…avec des musiciens locaux, de Santa Amalia, et les amis de Bebo. Moi, vous savez, je viens d’un pays qui a connu une période très autoritaire, très dure [le franquisme] et j’ai pris pour principe le fait de ne jamais demander la permission à quiconque…Si je crois en ce que je fais, je le réalise, je le fais, je ne demande pas la permission de le faire. Mon père était un homme juste, bon mais très autoritaire et je crois que cela vient de là, de mon histoire à moi et celle de mon pays.

Cinemapolis : Pourquoi faire intervenir Estrella Morente à la fin du film comme celle qui permet à Chico de renouer avec le succès ? Pour Bebo Valdes, je crois que ce fut une collaboration avec un chanteur de flamenco Diego el Cigala qui lui permit de renouer avec la scène…

Fernando Trueba : Oui, c’est vrai. C’est d’ailleurs moi qui ait produit le disque Lagrimas Negras avec Diego. Oui, en fait, je pense qu’on peut dire que pour retrouver Rita, avoir la force de partir la chercher, de renouer avec son passé, d’accepter tout ce qu’il a vécu, Chico a besoin d’une présence féminine. Et c’est en faisant intervenir Estrella dans le film qu’il peut retourner vivre avec Rita…Le choix de la chanteuse s’est portée naturellement sur Estrella Morente qui est pour moi une des plus grandes chanteuses de tous les temps. Je l’adore, j’écoute continuellement ces disques…Et elle, quand je l’ai contactée, elle était emballée par ce projet. Bebo est une de ses idoles et elle voulait marier sa voix avec le travail de Bebo qui n’est pas vraiment son langage musical habituel. Et puis, jouer dans un dessin-animé l’intéressait beaucoup, elle voulait connaître le résultat, voir ce que ça pourrait donner sur écran après avoir été dessinée sur papier. Elle est vraiment enchantée par le résultat, elle m’a dit que sa fille, après avoir visionné le film, était super fière d’elle, qu’elle lui avait annoncé « Maman, plus tard, j’aimerais moi aussi être une héroïne de dessin-animé. »

Cinemapolis : Est-ce que vous vous êtes inspirés d’autres films comme La Ville Perdue d’ Andy Garcia [acteur, producteur et réfugié politique cubain] ou Soy Cuba (plus militant) de Mikhaïl Kalatozov qui traitent de l’histoire de Cuba, et notamment du passage des années Batista à la révolution ?

Fernando Trueba : Non, aucunement. Nous ne voulions pas faire de film militant. Nous traitons de l’histoire de Cuba à travers le destin de deux musiciens qui subissent les conséquences du régime de Battista, pro-américain ou de la révolution cubaine qui sonne le glas des coopérations économiques ou musicales entre les deux pays. Je ne voulais pas prendre parti, ni transmettre un message.

Mais, par contre, c’est vrai que nous avons essayé de faire –de manière inconsciente- un peu comme Andy Garcia quand dans son film il met en scène une ambiance musicale, celle des clubs , des boîtes sur l’île, et surtout quand à travers son histoire, il permet au public d’aujourd’hui de connaître ou redécouvrir un artiste aussi âgé que Bebo Valdes, Cachao, [ Isarel Cachao Lopez .] Mais, notre film a été conçu comme un hommage aux grandes productions hollywoodiennes des années 30 et 40. Finalement, qu’est-ce que je connais de l’histoire de l’île, de la musique de cette époque ? Eh bien, c’est à travers le cinéma que j’ai appris à connaître toute cette période…donc, je voulais que Chico et Rita soit une ode à ces films…J’ai pris soin de faire attention aux vêtements, aux décors et la ville de New York ou de la Havane est d’une certaine manière magnifiée, un peu fantasmée, elle reprend des éléments des films hollywoodiens de l’époque.

Cinemapolis : On a l’impression, et à forte raison, que Chico et Rita sont victimes du destin, de l’absurde. Que ce soit sous le régime de Battista ou ensuite sous Fidel, ils ne peuvent être maîtres de leur existence. De nombreux détails –les coupures d’électricité, les blagues des voisins de Chico sur l’unique radio officielle Granma – renforcent cette sensation d’absurde. Vous teniez à montrer cela à l’écran…

Fernando Trueba : Oui, c’est vrai. Chico et Rita sont des personnages tragiques. Ils sont victimes des événements, quelque soit leur envie de réussir, d’être heureux. La situation historique renforce les éléments tragiques de leur histoire d’amour, ils passent leur vie à se quitter, se chercher pour enfin, à l’orée de leur existence, se retrouver, petits vieux. Mais, la situation politique de Cuba, les relations de l’île avec les Etats-Unis, ce n’est qu’une toile de fond, ce n’est pas l’essentiel. C’est vrai, nous avons essayé de coller au plus près de la réalité, pas de l’édulcorer, de la passer sous silence ou de la modifier…Les coupures d’électricité, c’est la réalité, encore aujourd’hui, à Cuba…Les petits vieux qui cirent les chaussures alors que ce sont des génies musicaux, c’est la réalité de Cuba. Mais le dynamisme des jeunes qui dansent du breakdance dans la rue, qui jouent des congas, c’est vrai aussi. Et, on se doit d’ajouter des détails historiques, quand on raconte une histoire qui se base, comme c’est le cas avec Chico et Rita, sur le vécu de personnes réelles comme Bebo Valdes. La radio granma qui semble être la seule radio qu’on puisse capter, c’est vrai. Les voisins qui l’empêchent de dormir en plaisantant tard la nuit, aussi…Il y a eu un véritable travail de reconstitution historique…on ne peut jamais s’en passer.

Cinemapolis : Le mexicain Alvaro Carillo a composé la chanson Sabor a mi , titre phare dans le film. J’aimerais savoir si d’autres chansons furent composées exclusivement pour Chico et Rita.

Fernando Trueba : Oui, vous avez raison, c’est bien un auteur-interprète mexicain qui a composé cette chanson. Cela me fait penser à Consuelo Velazquez , une musicienne mexicaine qui est à l’origine de Besame Mucho , chanson reprise partout depuis des décennies. On a tendance à oublier l’influence des musiciens mexicains…Ils sont à l’origine de nombreux standards de la chanson latine. Pour revenir au film, non, aucune musique n’est originale. Toutes s’inspirent des morceaux composés ou joués par Bebo Valdes, nous avons par contre modifié les arrangements pour coller au film, pour rehausser certains moments dramatiques. Il y a eu un gros travail de ce côté-là.

Par contre, certains musiciens de Calle 54 ont collaboré au film en apportant leur touche personnelle et en contribuant aux arrangements des morceaux instrumentaux. Je pense par exemple à Horacio « el negro » Hernandez , le batteur (…) Et puis surtout à Ricardo Gomez Santa Cruz , qui a tellement contribué à la rumba cubaine. Dans le film, c’est lui a créé le morceau qui précède la rencontre de Chico et Rita dans la cour de la maison de la jeune chanteuse. Vous savez, quand Chico suit Rita sans se faire remarquer et il atterrit dans la cour d’une veille maison où se trouvent de frénétiques joueurs de congas…Malheureusement, Ricardo est mort avant la sortie du film [le 30 juillet 2010, NDLR] Il n’a pas pu voir son travail sur grand écran. Certains musiciens se sont mis dans la peau de leurs idoles, ainsi, on retrouve Michael Mossman pour Dizzie Gillespie, il a fait des arrangements extras pour les morceaux à New York… Mais aussi à Yaroldi Abreu qui rentre dans la peau de Chano Pozo…

Remerciements à Anaïs Monnet pour m’avoir permis de réaliser cet interview, à Javier Mariscal et surtout à Fernando Trueba pour sa patience et son extrême gentillesse…

Javier Mariscal expose du 10 juin au 3 septembre 2011 à la Galerie Martel à Paris à l’occasion de la sortie du film et du roman graphique Chico et Rita de Javier Mariscal et Fernando Trueba aux éditions Denoël Graphic.

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