Reflets Dans un Oeil Mort

En 1962, Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, présentent au Festival de Cannes Mondo Cane , compilation sordide de coutumes censément exotiques et de comportements déviants. Le film fait grincer des dents, mais interpelle. Un nouveau genre éclot : le mondo. Il s’agira de recueillir les images les plus bizarres, de les agencer entre elles comme on peut – et de fait, de façon souvent incongrues – et de se planquer derrière l’alibi du naturalisme ou du reportage ethnographique. Si l’ensemble manque de piquant, les auteurs ne se priveront pas de bidonner quelques fausses séquences et de croiser les doigts pour qu’on les croit vraies. C’est le plus important : « tout ce que vous allez voir est parfaitement authentique »


Mondo Cane

Le continent africain, frappé par la misère et les guerres civiles, sera la cible privilégiée des mondo makers , dont Jacopetti et Prosperi , les initiateurs, resteront les fers de lance. Africa Addio et Addio Zio Tom seront le point d’orgue d’une carrière qui aura fait de la douleur et de la tristesse humaine son fond de commerce. « A cette époque, la réalité africaine se chargeait de nous livrer autant de morts que nous en voulions. Nous n’avions pas besoin d’organiser de macabres mises en scène » déclarait Jacopetti pour se défendre de s’être entendu avec l’Armée Nationale Congolaise pour retarder l’exécution d’opposants afin de pouvoir la filmer, et ce, non au fin d’un documentaire mais d’une bande d’horreur qui ne distingue pas les mangeurs d’insectes des assassins politiques.

Le mondo va finir par s’inviter dans la fiction créant le film d’aventure mondo – à peu de choses le film de cannibales – mélange tendancieux de faux qui se donne pour du vrai et de vrai qui se donne pour du faux ; le récit est reportage, les acteurs non-professionnels, l’équipe de tournage présente à l’image.

Cannibal Holocaust , le titre le plus célèbre du genre, repose donc sur l’idée, dans sa structure fictionnelle, d’un reportage sur un des derniers peuple cannibales des Mers du Sud. Le film qui enquille scènes de viol sur scènes de torture avec une régularité métronomique propose une mise en abyme du jusqu’au-boutisme mondo où l’incessante recherche du spectacle de la mort et de l’horreur ne peut que s’essouffler et rendre l’âme dans son absurde surenchère morbide. On ne s’avancera pas à dire que son sujet est maîtrisé, mais on sent tout de même son auteur tiraillé, ne sachant plus trop ce qu’il veut : aller plus loin ou dénoncer l’absurdité du dispositif.
Quoiqu’il en soit, le tournage de Cannibal Holocaust , n’aura pas évité le massacre atroce de quelques animaux parmi lesquels une tortue géante et un petit singe, preuve que Ruggero Deodato , son auteur, n’en avait pas totalement fini avec l’envie de montrer le pire.

On s’en doute, il s’en faudra de peu que le mondo fricote avec le snuff, qui constituera sa frontière et son fantasme. On ne s’attardera pas là-dessus. Rappelons seulement le succès de Faces Of Death , série de films qui cumulaient accidents mortels et exécutions, et dont la moitié des séquences furent bidonnées. L’indulgence de Gayraud et Lachaud finit cependant par céder, sur un titre, Death Woman , dans lequel on peut voir des cadavres de femmes disposés dans des positions scabreuses. Aucune approche documentaire, regrettent-t-ils, reprenant l’argument le plus couramment usité par les détracteurs du genre, et perdant presque sur le coup cette distance qui leur faisait reconnaitre la duplicité du discours mondo. On se porte plus facilement à croire que c’est l’anonymat du film – ils ne savent ni le nom de l’auteur ni sa date de réalisation – qui les a dérangés. L’objet en devient clandestin. Finalement, le visa d’exploitation aura été la plus belle caution aux œuvres de tous les auteurs de mondos, qui, quoiqu’ils aient filmés, ont toujours reçu, malgré les nombreux actes de censures l’approbation sociale des institutions, à un moment ou un autre.

Il est à noter que les auteurs, s’ils défendent la légitimité de la démarche mondo et dénoncent la fausse pudeur derrière laquelle se cachent les ennemis du genre, ne lui concèdent pas non plus de les avoir instruits sur un sujet ou un autre – ou n’en parlent pas. Ce n’est pas le propos.
Le mondo se démarque de son cousin « documentaire » en ça qu’il ressort du cinéma d’exploitation. C’est pour ça, par exemple, qu’un film comme The Killing Of America qui traite de la violence aux Etats-Unis est évoqué dans les pages de ce livre : la façon avec laquelle il accumule les images de meurtres dépasse la volonté documentariste pour se tenir du coté de la prêche paranoïaque ou de la harangue du bateleur. Le film se vend comme défilé de l’horreur contemporaine, pas comme étude sur un sujet et matière à réflexion : de l’assassinat des frères Kennedy aux tueurs en séries les plus détraqués, tout est dans le même panier, celui de la violence à voir, à entendre, à goûter presque.


Africa Addio

Ainsi le mondo , qui répond aussi au nom de « docu-horreur », se donne à voir comme autrefois les exhibitions de foire où une caution scientifique frauduleuse venait justifier la présentation de spectacles étranges : du « chaînon manquant » aux habitants de contrées reculées dont on supposait la bizarrerie des mœurs. Le procédé est le même adapté au cinéma. L’objet de l’étude de Lachaud et Gayraud est de discuter de la qualité des films en tant que spectacle. Quel est le Barnum le plus convaincant, le plus effrayant, le plus révulsant ?

L’histoire du mondo est cependant fort intéressante, étant finalement celle des limites du cinéma. Elle donne la mesure du voyeurisme qui lui est consubstantiel, et confronte, au-delà de son propre territoire, les problématiques du rapport journalisme / sensationnalisme. Plus que jamais, son ombre plane sur la façon de concevoir de nos jours l’information.

Veut-on de la télé-mondo ?

Reflet Dans un Oeil Mort, Mondo Movies et Films de Cannibales
Sébastien Gayraud, Maxime Lachaud
édité chez Bazaar&Co

written by

The author didn‘t add any Information to his profile yet.

Leave a Reply

Want to join the discussion?
Feel free to contribute!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

/**