Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

Avec la sortie d’ Avatar la 3D en relief s’est vue proclamée comme le futur du cinéma. Peut être. En attendant, cela semble surtout un nouveau prétexte à la sortie de toutes sortes de film, aussi mauvais soient-ils. Il serait bien abscons alors de réduire le futur du 7ème art à une seule de ses facettes. Quand est-il du scénario, de la mise en scène, de la construction du cadre, quand est-il de la fiction, du son, de la lumière ?

Avatar , le parangon d’un renouveau du cinéma ? Certainement. La 3D, cette « nouvelle » technologie est devenue l’outil pour arriver à un autre paradigme de l’image, à la création de quelque chose d’innovant, d’un nouveau monde en somme. Mais quand l’outil ne débouche ni sur le rêve, ni sur le plaisir, quand l’outil devient finalement l’unique objet du film, que reste-il alors au cinéma ? Et que reste-il pour le spectateur ?
De nombreux cinéastes avancent, cherchent, font évoluer le cinéma en réalisant, le plus souvent, des films hybrides qui absorbent toutes formes d’arts, de médias, de technologies. Des films qui initient une autre façon de voir. Au même titre qu’ Avatar , Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures , le dernier film d’ Apichatpong Weerasethakul , fait, lui aussi, partie de ces propositions qui participent à une élaboration d’un cinéma du futur.

Sous forme d’un adieu aux films que le réalisateur a connu durant sa jeunesse, dans les années 60, Oncle Boonmee amorce quelque chose d’aussi inédit ou, en tout cas, d’aussi excitant que la fameuse 3D d’ Avatar . En créant une forme singulière, faite de traditions (par l’utilisation de la pellicule 16mm afin de rester fidèle aux images, aux couleurs des vieux films thaïlandais et par l’utilisation des anciens procédés d’effets spéciaux) et d’innovations, tant fictionnelles, linéaires que visuelles, Apichatpong Weerasethakul invite le spectateur à une véritable expérience. Une expérience qui nous engage par nos sens, incitant à porter regard neuf sur l’image, à développer une nouvelle approche du cinéma.
L’objet peut paraître énigmatique comme ça, mais à aucun moment le réalisateur ne s’est prêté à un exercice de style duquel le spectateur serait exclu. Au contraire. En brouillant les frontières entre imaginaire et réalité, en nous stimulant constamment (lorsque la vue fait défaut c’est l’audition qui prend le relais nous incluant un peu plus dans le film) le réalisateur nous place dans une situation émotive et sensitive simple. Les différentes dimensions du film – fantastique, réaliste, documentaire, spirituelle, onirique, politique- appellent un spectateur innocent, c’est-à-dire débarrassé de ses barrières, de son savoir, de sa culture. Aussi, Apichatpong Weerasethakul a mis en place un ensemble de dispositifs, visuels et sonores, permettant d’installer le spectateur dans une situation optimale ; en toute quiétude, sans a priori, déconnecté de la réalité.

Il y a quelque chose d’enfantin dans le film d’ Apichatpong Weerasethakul , une forme de naïveté touchante, émouvante, un émerveillement simple et naturel. Les poissons parlent. Les fantômes demeurent attachés aux vivants, des hommes singes peuplent la jungle, des sortilèges déforment le visage des princesses. Pas besoin de plus d’explications. Tout le charme du film semble résider dans cette confrontation entre quelque chose de l’ordre de l’enfance et d’une dramaturgie propre au romantisme. Le film parle beaucoup d’amour. L’amour entre un homme et son fils, un homme et sa femme, un homme et sa sœur, un homme et un étranger, un homme et ses croyances, un homme et son pays. Un amour qui défie le temps. Un amour qui trompe la mort.

Le film, déjà différent du panorama cinématographique habituel à la particularité d’avoir été conçu dans le cadre d’un vaste projet artistique, Primitive . Pour autant, il n’est pas nécessaire d’avoir vu l’exposition, présenté en 2009 au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, pour voir le film. Toutefois il est intéressant de comprendre dans quel projet et dans quelle réflexion celui-ci s’inscrit.
Depuis longtemps le réalisateur avait en tête d’adapter un livre A Man Who Can Recall His Past Lives , l’histoire de Boonmee, mais ce n’est que lors des repérages pour Primitive que la décision fut prise de passer à la réalisation. L’installation et le film partagent plus que des caractéristiques stylistiques et narratives. A partir de cette histoire d’un homme qui se souvient de ses vies passées, l’artiste s’est surtout attaché à traiter de la mémoire ; la mémoire collective, individuelle, celle d’un pays et d’un peuple. Et, dans un pays comme la Thaïlande, parler de mémoire ne peut se faire sans aborder une dimension plus politique. En ce sens, Primitive démontrait clairement son ambition alors que le film se fait plus discret. Mais les deux ont la particularité de mettre le présent, l’actualité, en perspective d’autres temps ou d’autres événements, révélant ainsi la difficulté de certaines situations, la difficulté du devoir de mémoire, la tragédie et la souffrance mais aussi le plaisir du souvenir.
Primitive incitait les spectateurs à faire l’expérience de l’œuvre en déambulant à travers les écrans. C’était quelque part, une façon de détacher les images du cadre de l’écran. Le réalisateur était allé jusqu’à détruire un écran, dans l’un de ses courts métrages, laissant supposer l’idée que le cinéma était alors à réinventer. L’utilisation du son dans Oncle Boonmee est aussi une façon, moins radicale peut être, de réinventer l’écran de cinéma. L’image n’est plus le seul vecteur de récit, le son nous raconte aussi quelque chose et participe à l’évanescence des images de Weerasethakul .

Sans tomber dans une durée excessive, le film prend son temps. Une façon pour le réalisateur de laisser la place à la mémoire de ressurgir, de laisser de l’espace aux rêves et aux souvenirs, ceux d’Oncle Boonmee, ceux des êtres qui l’entourent, ceux du réalisateur et ceux du spectateur. Difficile, en effet, de ne pas se souvenir des images de notre jeunesse lorsque l’homme singe apparaît ou lorsque l’on découvre l’histoire de la princesse et du poisson-chat. La narration s’adapte justement à la résurgence de ces vies passées et, là où l’histoire perd en linéarité elle gagne en poésie et en rythme. L’important n’étant plus alors de saisir la fonction, la signification mais de se laisser cueillir par le film.

Un buffle dans la pénombre. La bête se libère de sa corde. Il traverse un champ, se fraye un chemin dans la jungle, s’arrête à un point d’eau. Son maître le retrouve et tente de le ramener vers son camp. La caméra reste dans la jungle, erre quelques instants puis se fixe. Dans cette nature luxuriante une forme se détache et nous fixe de ses yeux rouges. Le point culminant de cette longue scène introductive est cette apparition soudaine du fantastique. De ce fantastique qui s’introduit sans prévenir dans une réalité simple. Toute la scène se déroule dans l’obscurité, notre audition sera constamment sollicitée par un ensemble de bruissements de plus en plus stridents dont le point d’orgue coïncide avec l’apparition de l’homme singe. C’est par l’audition que viendra l’émotion, et c’est par l’audition que le spectateur va pénétrer le film. Cette scène inaugurale impose d’emblée un rythme, une temporalité qui va porter le film jusqu’à son générique de fin. Et, c’est finalement ce qu’a brillamment réussi le réalisateur ; marquer son film d’une empreinte forte et singulière, une empreinte rare.

Apichatpong Weerasethakul

Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

Avec, Thanapat Saisaymar, Jenjira Pongpas, Sakda Kaewbuadee
Année de production : 2010

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