Le péché d’orgueil des salles obscures

Le cinéma, un loisir de luxe ? Depuis des années les places de cinéma en France ne cessent d’augmenter atteignant des prix exorbitants, un phénomène qui ne va pas se résorber avec l’arrivée en salles des films en 3D.

Institut Lumière, Lyon
Un lundi soir, séance de 20h dans un cinéma de province. Le nouveau film des studios Pixar, Toy Story 3 attire les foules et leurs portefeuilles. Sans réduction, pour une séance en VO et en 3D, la note s’élève à 11 euros, lunettes 3D non comprises. Tout le monde a l’air de trouver ça normal. Pourtant 11 euros équivalent approximativement à 72 anciens francs… Une place à 72 francs en aurait fait bondir plus d’un il y a quelques années.
Le cinéma n’a pas toujours été si cher. En 1960, aller voir un film revenait en moyenne à 1,9 francs (environ 30 centimes d’euros). C’est à dire à presque rien. Puis le prix des places a commencé à augmenter. En 1970, le coût moyen de la place est de 4,8 francs (74 centimes d’euros) ; en 1980 il est de 16 francs (2,5 euros). En 1990, c’est un peu plus de 30 francs (un peu moins de 5 euros) qu’il faut débourser pour fréquenter une salle. Aujourd’hui, le prix moyen d’une place avoisine les 8,50 euros (environ 56 francs). Celui d’une place pour un film 3D tourne lui autour des 12 euros (presque 79 francs). Ces chiffres extraits d’un rapport d’information commandé par le Sénat et déposé le 21 mai 2003 montrent que jusqu’aux années 1990, le prix d’une place restait relativement abordable.

Le cinéma du 21ème siècle

Après « l’âge d’or », en terme de fréquentation, du cinéma français succèdent les années de crise à partir de 1957. Cette année là, on compte 411,6 millions de spectateurs dans les cinémas français. Un record.
Mais à partir de 1957 la fréquentation des cinémas ne va cesser de diminuer pendant 35 ans, diminuant sur cette période de 250%. Pour compenser cette baisse phénoménale, les cinémas sont obligés d’augmenter leurs tarifs ou sont contraints à la faillite. Le 1er janvier 1981 signe le retour à la liberté des prix mais n’empêche pas le prix des places de cinémas d’augmenter. A partir de 1983, la baisse de la fréquentation s’accroit encore un peu plus jusqu’à se stabiliser en 1992. Mais le mal est fait. De presque 180 millions de spectateurs à la fin des années 70, 1992 n’en enregistre plus que 116 millions. Entre les années 90 et 2010, le prix de la place augmente encore.
Pourtant ces dernières années la fréquentation aurait tendance à se stabiliser voir même à augmenter légèrement. Effet d’une banalisation d’un loisir devenu hors de prix ?

Entre 2009 et 2010, selon le CNC ([Centre National de la Cinématographie->http://www.cnc.fr/Site/Template/Accueil.aspx?SELECTID=614&&t=2]), 39,86 millions d’entrées ont été réalisées sur la période janvier/février 2010, soit 16,1% de plus que sur la même période en 2009. Le cinéma qui coûte (très) cher semble être entré dans les consciences comme une évidence, une banalité. Un cinéma du 21ème siècle en somme.

Une place de cinéma n’est pas uniquement un bout de papier coloré qui vous donne droit d’accès à un film. En effet, cinq acteurs se partagent les bénéfices d’un ticket : l’État avec la TVA, la [SACEM->http://www.sacem.fr/cms], le cinéma et les producteurs. Par exemple une place de 10 euros se répartira de la sorte : 0,50 euros iront à l’État par la TVA ; 1 euro sera prélevé sous forme de TSA (soit la Taxe Spéciale Additionnelle) qui servira de fond de soutien à la création cinématographique française (cette taxe est prélevée par le CNC) ; 0,10 euros iront à la SACEM, comptant dans la rémunération des œuvres musicales (pour les Bandes Originales des films). Enfin 4 euros sont pour les producteurs et les distributeurs et les 4,40 euros restants vont dans la poche du cinéma qui diffuse le film.
Dès lors une partie de l’augmentation du prix des places s’explique. Avec autant d’intervenants dans la répartition, cela génère évidemment des contraintes budgétaires. Les films deviennent plus chers à produire, la musique est davantage protégée malgré le fait que l’industrie du disque soit minée par le téléchargement. Enfin, les salles de cinéma coûtent de plus en plus cher en entretien, les cinémas ayant adopté une politique de confort maximal du spectateur qui pourrait à elle seule expliquer (sans la justifier) l’augmentation du prix des places. Autant de contraintes qui expliquent en partie cette augmentation.

Les films 3D comme facteur aggravant

Mais il y a d’autres facteurs qui expliquent l’outrageuse augmentation du prix d’entrée. Le premier qui vient à l’esprit est la 3D. Depuis un ou deux ans, le nombre de films en 3D ne cesse d’augmenter. Le prix des places suit en conséquence, et ce, pour compenser l’investissement des salles de cinémas dans un nouveau matériel de projection. Les lunettes 3D, indispensables pour apprécier un film en 3D, représentent un coût supplémentaire allant de 1 à presque 3 euros à la caisse.
Plus anodin et moins évident, le rôle des cartes d’abonnement. Banalisées dans les cinémas, elles sont censées attirer une clientèle cinéphile et assurer une certaine fidélité du consommateur à une chaine de l’industrie du film (Gaumont Pathé, MK2, UGC). Pour un peu moins de 20 euros ou 40 euros selon la chaîne, le spectateur peut assister à autant de projections que souhaitées sur une période déterminée par le cinéma. Une tactique qui permet aux grandes chaines de prévoir et donc de rentabiliser leur investissements. En contrepartie, le prix du billet unitaire est à la hausse pour compenser les pertes à l’unité que représentent ces cartes d’abonnement sur le long terme. Cependant la carte d’abonnement reste un phénomène minoritaire car, par manque de temps ou de moyens, se rendre régulièrement au cinéma est devenu un luxe que peu de gens peuvent se permettre, préférant s’y rendre occasionnellement. A eux ensuite de choisir le cinéma où ils veulent se rendre avec soin. En effet, selon le cinéma que vous choisissez vous ne paierez pas le même prix, des différences constatables même entre grande chaines de cinéma.

Au MK2 Bastille (11ème arrondissement de Paris), le plein tarif est affiché 8,10 euros. A l’UGC Cité Bercy (12ème arrondissement) ce plein tarif est de 9,90 euros. Au cinéma Gaumont Parnasse (14ème arrondissement) il est de 10,20 euros. Il est alors évident qu’il n’y a pas de consensus sur les prix entre les cinémas (même si dans les trois cas, le plein tarif reste très élevé). La seule unicité notable au niveau des prix est celle du tarif étudiant (UGC et MK2 réduise la place à 5,90 euros alors que Gaumont la fixe à 6,60 euros). Cette réduction assez significative par rapport au plein tarif montre une volonté non dissimulée d’attirer un public jeune dans les salles de cinémas. Un public jeune pourtant peu dupe. Laura, étudiante en première année de médecine trouve que le cinéma est « excessivement cher ». Si elle est prête à mettre 10 euros dans une place de cinéma pour voir un film en 3D (avec la réduction jeune, la place pour un film 3D est de 9,50 euros environ) elle répond que c’est « absolument exclu ». Pour elle, le prix raisonnable d’une place se situe autour de 6 ou 7 euros. Sans compter tout le commerce autour de la place (boissons, pop corn, bonbons) qui alourdissent encore la note. Et si le prix de la place continuait de grimper dans les années qui viennent avec de plus en plus de super productions (comme Avatar , le dernier film de James Cameron, par exemple) et les avancées dans les méthodes de visionnage dans les salles ? Fantasmer une place de cinéma proche des 20 euros paraît être une aberration. Mais en 50 ans le prix de la place de cinéma a été multiplié par sept alors il faut s’attendre à tout.
« Bientôt un garçon qui emmène sa copine au cinéma paiera le même prix que pour l’avoir emmené au restaurant » conclut Laura, étudiante dont le budget mensuel ne lui permet pas de fréquenter régulièrement les cinémas.
Une place à 20 euros, cela ferait cher la nourriture spirituelle…

Images © Baptiste Lusson

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