Lenny

Le film de Bob Fosse , tout en élégance, construit tel une enquête policière, fait la part belle à de vrais-faux témoignages : celui de son épouse, Honey Harlow Bruce (incarnée par l’ex-playmate Valerie Perrine ), de son manager et de sa mère. A travers les souvenirs complices, amusés ou poignants des personnes qui ont accompagné l’humoriste jusqu’à sa fin tragique, Bob Fosse tente de répondre à cette question : qui était vraiment Lenny ?

Après avoir connu des périodes de vaches maigres à cachetonner dans d’obscurs clubs en compagnie de son épouse, ex-effeuilleuse, Lenny connaît la gloire en abandonnant les imitations éculées et les sketchs conventionnels qui étaient le lot de tout humoriste de l’époque. Son ton décalé, ses propos outranciers, sa dénonciation des obligations morales et religieuses d’une Amérique corsetée dans un puritanisme mensonger lui valent l’admiration d’un petit public de fidèles dont les rangs n’ont bientôt de cesse de gonfler. Mais, Lenny dérange et s’attache également le mépris d’une certaine presse qui lui reproche sa vulgarité.

Si Lenny aime proférer des grossièretés et taper en bas de la ceinture, ses propos polémiques servent avant tout à démasquer l’arrogance des puissants et l’absurdité de la machine religieuse et judiciaire. Dégommant à tout va, il tire sur le Pape, se déguise en rabbin, fustige Time Magazine pour avoir souligné l’héroïsme d’une Jackie Kennedy qui, contrairement à ce que la légende prétend, cherchait à bondir hors de la voiture lors de l’attentat qui couta la vie au président. Il est accusé et condamné plusieurs fois pour avoir tenu des propos indécents et ses fameux jeux de mots à connotation sexuelle finissent par occulter sa conscience morale et politique. Se demandant si qui, de Zsa Zsa Gabor ou de deux instituteurs homosexuels condamnés pour sodomie, revêt un caractère scandaleux ou licencieux, il s’interroge sur l’indécence d’un modèle de réussite sociale basé exclusivement sur l’argent et les apparences. Mais au jeu des illusions, Lenny va bientôt être broyé par ses propres obsessions qui, loin de le protéger de ses détracteurs, vont accélérer sa chute et la destruction de sa famille.

Si le film de Bob Fosse constitue un plaidoyer pour la liberté d’oppression et une critique désenchantée d’une certaine hypocrisie sociale, il montre également avec brio comment la recherche effrénée d’approbation peut mener aux portes de la folie. De l’enfance de Lenny, rien ne nous sera dit. Mais, certaines scènes de famille montrent un Lenny adulte cabotinant avec délice auprès d’une mère-poule et d’une tante juive comme un petit garçon avide d’attention et de reconnaissance. Enfin devenu star grâce à ses outrances, Lenny multipliera les bravades et les excès pour clamer haut et fort sa différence.

Si le film de Bob Fosse brosse en contrechamp l’évolution sociale de l’Amérique des années 1960 qui découvre dans la douleur les joies du sexe, de la drogue et de la mixité raciale, il retrace avec intensité, en noir et blanc, la quête de vérité éperdue d’un Don Quichotte moderne pris au piège des aberrations qu’il a combattues toute sa vie. Lenny, serial-critique des impostures et des incohérences, restera à jamais une énigme, un être protéiforme, un moraliste décadent qui affirmait sur scène n’être intéressé que par l’argent. What went wrong with Lenny ? Lenny est peut-être victime d’un système judiciaire arbitraire incapable de le percevoir comme un génie visionnaire mais, sa courte vie n’aura été qu’une série de contradictions, emblème d’une Amérique schizophrène, prête à brûler les idoles qu’elle a pourtant applaudi. Amoureux fou de son épouse, il la trompe avec l’infirmière de garde de l’hôpital où ils viennent tous deux d’échouer après un accident de voiture. Pourfendeur de l’autorité sous toutes ses formes, il est pourtant persuadé que le juge qui préside à son ultime comparution devant le tribunal se laissera amadouer par ses pitreries. Lenny, trublion cynique, verra son public le déserter après avoir été adulé et traité comme un sauveur.

C’est cette histoire là, loin des biographies sous forme d’éloge panégyrique, que nous raconte Bob Fosse . Une histoire de rires, de cris, de fureur, d’amour fou entre une Valérie Perrine touchante et enfantine (prix d’interprétation de Cannes en 1974) et un Dustin Hoffman habité… Honey Harlow Bruce est morte le 12 septembre 2005. Remariée, elle militera jusqu’à ce que le gouverneur de l’état de New York, George Pataki , accorde le 23 décembre 2003, un pardon posthume à Lenny Bruce , condamné pour obscénité peu de temps avant son suicide. Lenny est un conte violent où la drogue et le désir sexuel tiennent le devant de la scène. Une biographie sans concession et pourtant extrêmement glamour comme seul le cinéma américain, avide de symboles forts (l’ascension puis la déchéance), aime produire.

Réalisation : Bob FOSSE, Scénario : Julian BARRY. Avec : Dustin HOFFMAN, Valerie PERRINE, Jan MINER & Stanley BECK, Production : Marvin Worth Productions.

Bruce, Lenny. How to Talk Dirty and Influence People (Playboy Publishing, 1967)

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