Des hommes et des Dieux

Selon Frère Luc ( Michael Lonsdale ), le moine médecin asthmatique, « partir, c’est mourir. » Qui soignera les 150 personnes qui accourent du village et des montagnes pour se presser dans son modeste dispensaire?

Face à la dictature des armes, certains moines font immédiatement le choix d’aimer. Si certains s’interrogent sur le sens de mourir en martyr et de mettre paradoxalement ainsi fin à leur apostolat en terre musulmane, d’autres expriment leur refus de céder à la peur et à la violence.

Aimer grâce aux multiples gestes du quotidien. Voilà le pari que s’étaient faits les moines de Tibhirine. Aimer en recueillant les confidences d’une jeune femme en proie aux premiers questionnements amoureux et s’interrogeant sur la justesse d’un mariage voulu par le père.

Aimer en faisant corps avec la roche, en la transformant en une terre fertile. Aimer en s’abandonnant dans la contemplation d’un paysage où l’on se retrouve seul au monde. Aimer en prenant part aux grandes fêtes du village. Aimer en aidant son prochain, le lointain, l’étranger mais aussi son frère dans la communauté. Avec des personnalités très différentes -d’Amédée, le vieillard espiègle ( Jacques Herlin ) en passant par Christian ( Lambert Wilson ), l’intellectuel à Christophe ( Olivier Rabourdin ), le révolté laboureur, ce sont des visages de moines qui se font le reflet de la diversité et des contradictions humaines.

Si le Destin tragique de ces moines nous paraît aujourd’hui exceptionnel, ces hommes de Dieu ne sont pourtant pas des surhommes. Xavier Beauvois ne nous cache pas les tourments qui assaillent des hommes se sachant en sursis. Dans l’intimité de la chambre ou de la chapelle, à la nuit tombée, on appelle de toutes ses forces un Père protecteur qui, dans son silence et son inaction, semble demeurer étranger à la tristesse et à l’incompréhension humaines.

Mais, avec une grande justesse, Lambert Wilson campe un supérieur directeur des âmes et des consciences, qui tel un père aimant sait se faire présence discrète mais ferme, rappelant au détour d’une phrase ou d’un regard nostalgique les engagements et le choix de chacun.

Pourquoi craindre la mort lorsque l’on a déjà donné sa vie en renonçant à une vie de couple, à une carrière de conseiller municipal, en se faisant moine ? Bien avant leur mort, les moines avaient déjà offert leur vie en partage. Et comme l’affirme le moine cuisinier, pourtant un des premiers à émettre le désir de s’enfuir, à quoi bon quitter l’Algérie puisque personne ne l’attend en France? Ou comme l’affirme un autre: « A-t-on déjà vu un berger abandonner ses brebis. »

Les scènes avec la population locale montrent bien l’interdépendance qui existe entre les moines et les villageois musulmans. Pour les religieux, ces derniers sont source d’enrichissement culturel, spirituel et humain. Les voisins algériens, eux, se sentiraient orphelins s’ils venaient à être privés de la bonté des moines. « Vous êtes la branche et nous sommes les oiseaux posés dessus. Si on coupe la branche, nous tombons tous. », rétorque une femme musulmane à Célestin.

Le film de Xavier Beauvois fait bien de rappeler à travers les scènes de fêtes, de rencontres autour de la vieille guimbarde conduite par les religieux et tombée en panne au milieu de nulle part que l’Islam n’est pas la caricature que veulent en donner les terroristes d’hier et d’aujourd’hui. Religion de tolérance et d’ouverture, religion du livre qui rappelle dans le Coran son estime et respect envers les Chrétiens. L’Islam abhorre le meurtre et la violence, fait des hommes et non des Dieux. Et Xavier Beauvois filme avec merveille la consternation et l’aberration qui se peignent sur les visages confrontés au meurtre de travailleurs croates ou d’une jeune femme qui ne portait pas le voile. Si le film retrace la fin de parcours de moines habités par la grâce, il sait aussi montrer qu’en ces années troublées, les premières victimes de la violence du Groupe Islamiste Armé (GIA) étaient algériennes. Le mystère du crime des moines est également présent et Xavier Beauvois fait bien de suggérer que les religieux s’étaient attirés l’inimitié de l’armée et des forces de police, incapables de comprendre pourquoi toute mort, même celle des terroristes, rebutait les frères trappistes…Poignante séquence où le supérieur de l’ordre, Frère Christian, superbement interprété par Lambert Wilson , très sobre, ne peut réprimer son dégout à la vue du visage ensanglanté du défunt chef des terroristes.

Et, accompagnant les dernières images du film, la lecture de la lettre posthume du Frère Christian suggère que la préoccupation majeure du supérieur n’était d’empêcher pas sa fin imminente mais la crainte de voir son meurtre barbare imputé à l’ensemble du Peuple algérien. Aux injonctions d’un haut responsable algérien qui, affolé, intime aux moines l’ordre de partir se réfugier en France, le frère Christian oppose un sourire résolu et triste. Il n’acceptera pas de protection militaire, il continuera d’ouvrir les portes de son dispensaire à tous, terroristes du GIA y compris. Il peut être considéré comme un étranger têtu et irresponsable par les autorités : l’Algérie est devenue son pays et les Algériens ses frères.

Malgré une mise en scène dépouillé, le film de Xavier Beauvois n’élude pas le mystère de la foi, folie aux yeux des hommes chrétiens, musulmans, juifs ou athés qui n’ont pas été saisis par cet amour absolu et sans concession.

Il se permet également de poser les bonnes questions concernant les motivations qui poussent certains hommes à faire de leur vie un sacrifice aux êtres qu’ils servent et à Dieu. Serait-ce pêché d’orgueil que de vouloir mourir en héros s’interroge un moine ? Le frère Luc qui se décrit lui-même comme un homme libre trouve-t-il sa raison d’être dans la résistance absolue et le défi ultime à l’autorité ?

Si Xavier Beauvois pose cette question, il se garde bien d’y répondre. Il préfère dans un final qui réconcilie l’académisme formel et l’émotion nous laisser seul juge de l’héroïsme des religieux et de la peur d’Amédée, le doyen des moines ayant survécu au massacre en se réfugiant sous son lit.

Réalisation: Xavier Beauvois. Scénario: Xavier Beauvois, Etienne Comar Interprétation : Lambert Wilson, Michael Lonsdale, Olivier Rabourdin… Date de sortie cinéma : 8 septembre 2010. Pays : France. Genre : Drame Historique. Année de production : 2010. Distribution : Mars Distribution.

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One Response to "Des hommes et des Dieux"

  1. line says:

    très beau film et.. très belle critique! merci à l’auteur de cet article qui nous apporte là une authentique et fine analyse du sujet.

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